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📚 GRAND GUIDE N°3

Pourquoi le crochet revient dans nos maisons ?

Et s'il n'était jamais vraiment parti ?

SOMMAIRE

  1. Le temps retrouvé 

  2. Le geste 

  3. Ce que les mains savent encore 

  4. Apprendre à faire 

  5. Faire pour quelqu'un 

  6. Les objets qui restent 

  7. L'imperfection 

  8. Le crochet a changé de visage 

  9. Une maison qui ne ressemble qu'à elle-même

  10. Faire entrer le crochet chez soi… et le porter aujourd'hui

  11. Conclusion — Et s'il ne s'agissait pas d'un retour ?

Chapitre 1

Le temps retrouvé

Nous avons passé des siècles à essayer d’aller plus vite.

Plus vite pour produire.

Plus vite pour voyager.

Plus vite pour communiquer.

Plus vite pour acheter.

Aujourd’hui, quelques secondes suffisent pour envoyer un message à l’autre bout du monde.

Quelques clics pour commander un objet.

Quelques heures parfois pour qu’il quitte un entrepôt et arrive devant notre porte.

Nous avons gagné un temps considérable.

Et pourtant…

​

Nous voilà assis avec une pelote et un crochet.

À fabriquer, pendant plusieurs heures, quelque chose que nous aurions parfois pu acheter en quelques minutes.

Pourquoi ?

​

Peut-être est-ce là que commence véritablement l’histoire du retour du crochet.

Pas dans les tendances.

Pas dans les vitrines.

Pas même dans nos maisons.

Mais dans notre rapport au temps.

​

Le crochet possède une particularité assez extraordinaire dans notre monde contemporain.

Il ne connaît pratiquement aucun raccourci.

Pour arriver à la dernière maille, il faut avoir fait toutes celles qui la précèdent.

Une maille.

Puis une autre.

Puis encore une autre.

​

On peut devenir plus habile.

Plus rapide.

Apprendre de nouveaux gestes.

​

Mais on ne peut pas demander à la pelote de devenir immédiatement un châle, un panier ou une couverture.

Il faut parcourir le chemin.

Et ce qui pourrait apparaître comme une contraint — le temps nécessaire — devient peut-être aujourd’hui l’une de ses plus grandes forces.

​

Quand la lenteur cesse d’être un défaut

Nous avons pris l’habitude de mesurer l’efficacité au temps gagné.

Une machine qui produit cent objets pendant qu'une personne en fabrique un seul est évidemment plus productive.

D'un point de vue industriel, le calcul est imparable.

Mais avons-nous envie de mesurer tous les objets de notre vie de cette manière ?

​

Il existe des choses auxquelles nous accordons de la valeur précisément parce qu’elles ont demandé du temps.

Un repas préparé pour quelqu’un.

Un jardin entretenu pendant des années.

Une lettre écrite à la main.

Un meuble restauré.

Une couverture commencée un hiver et terminée le suivant.

​

Le temps passé n'est alors plus seulement un coût.

Il devient une partie de l'objet.

Peut-on voir le temps ?

Pas vraiment.

Lorsque nous regardons une création au crochet terminée, nous ne voyons pas les heures.

Elles ne sont inscrites nulle part.

Nous voyons une forme, une couleur, une texture.

Pourtant, elles sont là.

Dans chaque rang.

Dans chaque changement de fil.

Dans chaque maille défaite parce qu'elle n'était pas correcte et recommencée quelques minutes plus tard.

Dans toutes ces répétitions invisibles qui ont progressivement transformé un fil en objet.

C'est peut-être l'une des étrangetés du travail manuel :

ce qui lui donne une grande partie de sa valeur est précisément ce que l'on ne voit pas.

​

Faire quelque chose qui prend du temps

Mais le temps du crochet n'appartient pas seulement à l'objet.

Il appartient aussi à celui qui le fabrique.

Lorsque les mains sont occupées à répéter un geste, quelque chose change dans notre rapport au moment présent.

Il faut regarder.

Compter parfois.

Recommencer.

Sentir la tension du fil.

Voir apparaître quelques centimètres là où, une heure plus tôt, il n'y avait qu'une pelote.

​

Des milliers de personnes interrogées dans une étude internationale sur la pratique du crochet ont associé cette activité à la créativité, à la relaxation et au sentiment d'avoir accompli quelque chose.

Cela ne signifie pas que le crochet soit un remède.

Ni que toutes les personnes qui prennent un crochet en main éprouvent la même chose.

Mais cela nous dit quelque chose d'intéressant.

À une époque où tant de nos activités disparaissent derrière un écran, faire apparaître physiquement quelque chose entre nos mains semble encore avoir du sens.

​

La preuve que nous avons fait quelque chose

Nos journées sont pleines d'actions dont il ne reste parfois aucune trace.

Nous répondons à des messages.

Nous consultons des informations.

Nous remplissons des formulaires.

Nous faisons défiler des images.

Nous fermons l'écran.

Et tout disparaît.

Le crochet produit exactement l'expérience inverse.

Au début de l'après-midi, il y avait une pelote.

Le soir, il y a vingt centimètres de couverture.

Ce n'est peut-être pas grand-chose.

Mais c'est là.

On peut le toucher.

Le prendre.

Le poser sur une table.

Le montrer à quelqu'un.

Le temps est devenu matière.

Et peut-être est-ce l'une des raisons pour lesquelles

tant de personnes éprouvent cette petite fierté

devant leurs premières mailles.

Ce n'est pas seulement :

« J'ai réussi un point. »

C'est aussi :

« J'ai fait cela. »

​

Le paradoxe de notre époque

C'est là que le retour du crochet devient intéressant.

Car nous n'avons pas renoncé à la vitesse.

Nous apprécions toujours les livraisons rapides.

Les messages instantanés.

Les machines qui nous évitent certaines tâches.

Les technologies qui nous font gagner du temps.

Et nous n'allons certainement pas retourner vivre dans un monde où tout devait être fabriqué à la main.

Ce serait une vision bien romantique de réalités qui l'étaient souvent beaucoup moins.

​

Mais peut-être avons-nous découvert quelque chose en chemin :

gagner du temps ne nous dit pas toujours quoi en faire.

Alors certaines activités lentes reviennent dans nos vies.

Non pas parce que nous avons oublié le progrès.

Mais peut-être parce que nous avons besoin, parfois, d'une autre mesure du temps.

Une mesure qui ne compte pas les secondes économisées.

Mais les moments habités.

​

Le crochet n'est peut-être jamais vraiment revenu

D'ailleurs, parler du « retour » du crochet est déjà un raccourci.

Il n'avait pas disparu.

Des mains ont continué à crocheter pendant que la mode regardait ailleurs.

Dans des salons.

Dans des ateliers.

Dans des familles.

Pour le plaisir, par nécessité, pour offrir, pour vendre ou simplement parce qu'un geste appris autrefois était resté dans les doigts.

Son histoire est d'ailleurs moins ancienne et plus complexe qu'on ne l'imagine parfois : les sources imprimées commencent à distinguer clairement le crochet au début du XIXe siècle, et ses origines exactes restent discutées par les historiens du textile.

Depuis, il a connu des périodes de grande popularité et d'autres pendant lesquelles on l'a regardé comme un loisir un peu démodé.

Ce n'est donc peut-être pas le crochet qui revient.

C'est notre regard qui revient vers lui.

​

Nous avons recommencé à regarder les mains

Voilà peut-être le véritable changement.

Pendant longtemps, l'objet parfaitement régulier, reproduit à l'identique et disponible immédiatement a représenté une forme de modernité.

Et il continue d'avoir toute sa place.

Mais à côté de lui, nous recommençons à remarquer autre chose.

La petite variation.

La matière.

Le geste.

Le temps.

La personne.

Nous voulons parfois savoir qui a fabriqué ce que nous tenons entre nos mains.

​

Ou mieux encore :

nous voulons apprendre à le fabriquer nous-mêmes.

Alors le crochet quitte doucement l'image du loisir d'autrefois.

Il entre dans de nouvelles mains.

Des adultes qui n'ont jamais tenu de crochet.

Des personnes qui apprennent seules devant un écran.

Des groupes qui se retrouvent pour pratiquer ensemble.

Et même des enfants qui découvrent avec étonnement qu'une simple boucle de fil peut devenir quelque chose.

Mais avant de parler de transmission, d'apprentissage, de décoration ou de vêtements, il faut regarder ce qui rend tout cela possible.

Un geste extrêmement simple.

Une main.

Un crochet.

Un fil.

Et cette chose presque oubliée :

prendre le temps de faire.

« Châle écru au crochet fait main, accompagné d’une pelote de laine et d’un crochet sur une table en bois, dans une ambiance douce et lumineuse. »

Chapitre 2

Le geste

Il n’y a presque rien.

Un crochet.

Un fil.

Deux mains.

Pas de moteur.

Pas de mécanisme compliqué.

Pas besoin d’une grande installation.

Au commencement, il y a simplement une boucle.

Puis une autre.

Et encore une autre.

Le geste paraît presque insignifiant.

Pourtant, quelques heures plus tard, quelque chose existe.

​

Tout commence dans les mains

Regardez quelqu’un crocheter lorsqu’il en a l’habitude.

Les gestes semblent évidents.

Une main guide le fil.

L’autre tient le crochet.

Il entre dans une maille, attrape le fil, le ramène, forme une boucle.

Puis recommence.

À force de répétition, les doigts semblent savoir où aller avant même que l’on y pense.

Mais demandez à quelqu’un qui apprend pour la première fois.

Soudain, plus rien n’est évident.

Comment tenir le fil ?

Pourquoi cette boucle est-elle si serrée ?

Où faut-il piquer ?

Pourquoi le crochet tourne-t-il ?

​​                                                                                                                    

 

 

 

                                                                                                                          ​

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le savoir qui ne se voit pas

Nous parlons beaucoup de connaissances.

Celles que l’on apprend dans les livres.

Celles que l’on cherche sur Internet.

Celles que l’on peut expliquer avec des mots.

Mais il existe une autre forme de savoir.

Celle qui habite les mains.

​

Essayez d’expliquer précisément comment faire un nœud de lacet à quelqu’un sans utiliser vos doigts.

Ou comment doser la pression nécessaire pour écrire avec un crayon.

Le corps apprend des choses que les mots ont parfois du mal à raconter.

Au crochet, il faut apprendre à maintenir une tension.

À sentir le fil.

À reconnaître une maille.

À comprendre, parfois simplement en touchant l’ouvrage, que quelque chose n’est pas tout à fait juste.

Avec le temps, une partie de ces décisions devient presque invisible.

La main sait.

​

Et pourtant, aucune main ne fait exactement la même chose

Donnez le même crochet, la même pelote et le même modèle à deux personnes.

Les ouvrages pourront être très proches.

Mais pas nécessairement identiques.

L’une crochète plus serré.

L’autre plus souplement.

L’une tient son crochet comme un crayon.

Une autre comme un couteau.

Le geste s’adapte au corps qui l’effectue.

​

C’est d’ailleurs l’une des raisons pour lesquelles les explications techniques utilisent un échantillon : un nombre de mailles donné ne garantit pas à lui seul exactement les mêmes dimensions d’une personne à l’autre.

La main laisse une trace.

Pas forcément une imperfection.

Une trace.

​

Faire, défaire, refaire

Il existe cependant un geste que tous ceux qui pratiquent le crochet finissent par connaître.

Tirer sur le fil.

Et regarder disparaître ce que l’on vient de faire.

Une erreur quelques rangs plus bas.

Une forme qui ne convient pas.

Une couleur qui, finalement, ne fonctionne pas.

Alors on défait.

Parfois quelques mailles.

Parfois une heure de travail.

Et il se passe quelque chose d’étrange.

Le temps passé semble disparaître avec l’ouvrage.

Mais a-t-il vraiment disparu ?

La main, elle, a travaillé.

Elle a appris.

Elle fera peut-être différemment la prochaine fois.

Dans une société qui nous guide à ne pas perdre de temps, le crochet nous confronte à une idée plutôt à contre-courant :

tout ce qui doit être recommencé n’a pas forcément été inutile.

​

La répétition qui crée

Le crochet repose en grande partie sur la répétition.

Maille après maille.

Rang après rang.

Motif après motif.

Dit ainsi, cela pourrait sembler monotone.

Et pourtant, cette répétition produit constamment du changement.

Une maille seule ne ressemble à presque rien.

Cent mailles commencent à former une surface.

Quelques rangs deviennent une bande.

Puis une forme.

Puis un objet.

​

Le même geste peut produire un panier, un vêtement, une couverture, une fleur ou un petit animal.

Il suffit de modifier les points, leur nombre, leur emplacement, les augmentations, les diminutions, la matière ou la tension.

C’est peut-être cela qui rend le crochet si fascinant :

il construit de la complexité avec une succession de gestes élémentaires.

​

Faire avec ses mains dans un monde où l’on touche de moins en moins

Nos mains n’ont évidemment jamais cessé de travailler.

Elles conduisent.

Écrivent.

Cuisinent.

Portent.

Réparent.

Tapent sur des claviers.

Font défiler des écrans.

​

Mais une partie croissante de nos actions quotidiennes consiste à commander quelque chose qui se produira ailleurs.

Nous touchons une icône.

Une photographie apparaît.

Nous appuyons sur un bouton.

Une commande est passée.

Nous envoyons un fichier.

Une machine l’imprime.

Le geste et son résultat se sont parfois éloignés l’un de l’autre.

​

Au crochet, ils restent inséparables.

Si la main s’arrête, l’objet s’arrête.

Voilà une différence considérable.

​

La main n’exécute pas seulement

Elle décide.

Faut-il continuer ?

Changer de couleur ?

Recommencer ?

Cette matière convient-elle vraiment ?

Cette forme tombe-t-elle comme prévu ?

Le modèle peut donner des indications très précises.

Mais la personne qui fabrique reste constamment présente.

C’est particulièrement visible lorsque l’on crée sans suivre exactement un patron.

Il faut regarder l’objet apparaître.

Faire des choix.

Parfois résoudre un problème que l’on n’avait pas prévu.

Le travail manuel n’est donc pas seulement l’exécution d’une succession d’instructions.

Il contient une part d’observation, d’adaptation et de décision.

​

Le geste derrière l’objet

Lorsque nous achetons un objet terminé, tout cela disparaît facilement.

Nous voyons le panier.

Pas les centaines de mouvements qui ont construit ses parois.

Nous voyons le châle.

Pas les soirées passées à faire avancer ses rangs.

Nous voyons le petit animal.

Pas le moment où il a fallu défaire sa tête parce que sa forme ne convenait pas.

C’est normal.

​

Un objet terminé ne raconte pas spontanément sa fabrication.

Mais lorsque nous commençons à connaître le geste, notre regard change.

Nous remarquons les points.

Les changements de direction.

Les assemblages.

La façon dont une forme a été construite.

Et parfois, nous nous surprenons à penser :

« Comment a-t-on fait ça ? »

Cette question est importante.

Parce qu’elle transforme notre rapport à l’objet.

​

De l’objet au désir de faire

Peut-être est-ce ainsi que certaines histoires commencent.

On voit quelqu’un crocheter.

On regarde une création.

On touche une matière.

Et au lieu de se demander seulement :

« Où puis-je acheter cela ? »

une autre question apparaît :

« Est-ce que je pourrais apprendre ? »

​

Cette question traverse aujourd’hui les générations.

Des adultes découvrent le crochet sans l’avoir jamais vu pratiquer dans leur famille.

D’autres retrouvent un geste aperçu autrefois.

Des enfants veulent essayer à leur tour.

Certains apprendront dans un livre.

D’autres auprès d’une personne.

D’autres encore devant une vidéo, avec la possibilité d’arrêter l’image et de regarder dix fois le même mouvement.

​

Les chemins de transmission ont changé.

Mais au bout de tous ces chemins, il reste exactement la même chose :

une personne qui montre,

une autre qui regarde,

et deux mains qui essaient.

​

Parce qu’un geste n’existe que s’il continue

Un objet peut être conservé pendant des générations.

Un geste, non.

On ne peut pas le ranger dans une boîte.

On peut l’écrire.

Le photographier.

Le filmer.

En dessiner chaque étape.

Mais pour qu’il existe vraiment, quelqu’un doit un jour reprendre le crochet et refaire le mouvement.

C’est peut-être là que le crochet raconte quelque chose de beaucoup plus grand que lui.

​

Les savoir-faire ne traversent pas le temps tout seuls.

Ils traversent les personnes.

Une main apprend.

​

Puis elle fait.

Et parfois, un jour, elle montre à une autre main.

Alors le geste continue.

Et notre prochain chapitre peut commencer.

« Mains d'une personne réalisant un ouvrage au crochet rose et écru, avec un crochet à manche bleu, sur une table dans une ambiance d'atelier chaleureuse. »

Et comment la personne assise à côté peut-elle faire cela sans même regarder ses mains ?

C’est à ce moment-là que l’on comprend quelque chose :

un geste simple n’est pas nécessairement un geste facile.

Il est devenu simple parce qu’il a été appris.

Chapitre 3

Ce que les mains savent encore

Il existe des gestes dont nous avons oublié l’origine.

Faire un nœud.

Éplucher une pomme.

Enfiler une aiguille.

Tenir un crayon.

Nous savons les faire, mais nous ne nous souvenons plus toujours du jour où nous les avons appris.

Quelqu’un nous les a montrés.

Une main s’est placée près de la nôtre.

Elle a dit :

« Regarde. Comme ça. »

Et nous avons essayé.

Peut-être est-ce ainsi que commencent toutes les transmissions.

​

Qui vous a appris ?

Posez cette question à quelqu’un qui crochète depuis longtemps.

Très souvent, un prénom arrive.

Une mère.

Une grand-mère.

Une tante.

Une voisine.

Une amie.

Parfois même, le souvenir du geste est plus précis que celui de la leçon.

Une façon de tenir le fil.

Une boîte contenant les crochets.

Un fauteuil.

Une pelote posée dans un panier.

Quelques mailles commencées que l’enfant devait continuer.

​

Et derrière une technique apparaît soudain une personne.

C’est peut-être cela qui rend les savoir-faire manuels si particuliers.

Nous n’héritons pas seulement d’un geste. Nous héritons parfois du souvenir de celui qui nous l’a appris.

​

Mais méfions-nous de la jolie histoire

Nous aimons imaginer le crochet comme un savoir ancestral transmis sans interruption depuis des siècles, de grand-mère en mère, de mère en fille.

L’image est belle.

L’histoire, elle, est plus compliquée.

​

Les origines exactes du crochet restent discutées et les traces documentaires permettant d’identifier clairement la technique telle que nous la connaissons aujourd’hui sont relativement récentes.

Les premières instructions imprimées apparaissent en Europe au début du XIXᵉ siècle.

Avant cela, différentes techniques utilisant du fil, des aiguilles, des crochets ou des boucles existaient évidemment depuis longtemps.

​

Mais affirmer que nos ancêtres pratiquaient depuis des millénaires exactement le crochet moderne serait raconter une histoire que nous ne savons pas démontrer.

Et finalement, est-ce vraiment nécessaire ?

Un savoir-faire n’a pas besoin d’avoir mille ans pour avoir une histoire.

Deux siècles de mains suffisent déjà à raconter énormément de choses.

​

La transmission n’a jamais eu un seul visage

Le crochet n’a d'ailleurs jamais circulé uniquement au sein des familles.

Très tôt, les modèles imprimés ont joué un rôle important.

Des livres.

Des périodiques.

Des recueils de motifs.

Des explications écrites et illustrées.

On pouvait donc apprendre auprès de quelqu’un…

mais également apprendre auprès de quelqu’un que l’on ne rencontrerait jamais.

Une personne dessinait un point.

Une autre imprimait l’explication.

Et quelque part, parfois très loin, une troisième posait le livre sur ses genoux et essayait de reproduire le geste.

D’une certaine manière, c’était déjà une forme de transmission à distance.

​

Puis certaines mains se sont arrêtées

Les savoir-faire ne suivent jamais une ligne droite.

Certaines générations ont continué.

D’autres beaucoup moins.

Des personnes ont appris le crochet enfant puis n’y ont plus touché pendant trente ans.

Certaines ont gardé les crochets de leur mère sans savoir les utiliser.

D’autres ont grandi dans des familles où personne ne crochetait.

La transmission familiale peut donc se rompre.

Et lorsqu’elle se rompt, quelque chose d’étonnant peut se produire :

la génération suivante peut décider de recommencer.

Non pas parce qu’on lui a transmis le geste.

Mais précisément parce qu’elle ne l’a pas reçu.

​

Le crochet peut sauter une génération

Imaginez une grand-mère qui crochette.

Sa fille n’est pas intéressée.

Les années passent.

Puis un jour, la petite-fille découvre un ouvrage.

Elle veut comprendre comment il a été fait.

La grand-mère n’est peut-être plus là pour lui montrer.

Alors la petite-fille cherche.

Un livre.

Un cours.

Une vidéo.

Une personne qui sait.

Et elle apprend.

La chaîne s’était interrompue.

Pourtant, le geste revient.

Pas exactement de la même manière.

Pas avec les mêmes modèles.

Pas nécessairement avec les mêmes matières.

Mais le fil a été repris.

Cette image me plaît beaucoup parce qu’elle dit quelque chose d’essentiel sur la transmission :

hériter ne signifie pas toujours recevoir directement.

Parfois, hériter consiste à décider de retrouver.

​

Et si personne dans votre famille n’a jamais crocheté ?

Alors vous pouvez parfaitement être le début de l’histoire.

C’est peut-être l’un des aspects les plus intéressants du crochet aujourd’hui.

Il n’est pas nécessaire d’appartenir à une famille de crocheteuses.

Il n’existe pas de lignée obligatoire.

​

On peut avoir quarante ans et prendre un crochet pour la première fois.

On peut être enfant et demander à apprendre alors que personne à la maison ne sait faire.

On peut découvrir cette technique par hasard en regardant quelqu’un travailler.

​

La transmission n’est pas seulement verticale.

Elle ne descend pas toujours des générations précédentes.

Elle peut circuler horizontalement.

D’une amie à une autre.

D’un professeur à un élève.

D’un artisan à un groupe.

D’une inconnue filmée dans sa cuisine à quelqu’un assis à des centaines de kilomètres.

​

Aujourd’hui, une main peut en regarder une autre à l’autre bout du monde

Voilà peut-être l’une des plus grandes transformations de la transmission des gestes.

Autrefois, pour comprendre un mouvement, il fallait souvent que quelqu’un soit là.

Puis les dessins et les photographies ont permis de décomposer le geste.

Aujourd’hui, une vidéo permet de le voir.

De l’arrêter.

De revenir en arrière.

De ralentir.

De regarder quinze fois exactement la même maille.

​

Quelqu’un peut apprendre le crochet le soir, seul chez lui, grâce aux mains d’une personne qu’il ne rencontrera probablement jamais.

Cela pourrait sembler très éloigné de la transmission traditionnelle.

Et pourtant…

regardons ce qui se passe réellement sur l’écran.

Une main montre.

Une autre essaie.

Le principe n’a presque pas changé.

Seule la distance entre les deux mains est devenue immense.

​

Mais l’écran ne remplace pas complètement la présence

Il arrive un moment où l’on voudrait pouvoir tendre son ouvrage à quelqu’un.

« Pourquoi ça tourne ? »

« Où est ma maille ? »

« Pourquoi le tien est souple et le mien ressemble à une planche ? »

Alors une autre main prend l’ouvrage.

Elle touche.

Elle regarde.

Elle montre.

« Ton fil est trop tendu. »

« Tu as piqué ici, au lieu de là »

« La taille de ton crochet ne convient pas »

Et soudain, quelque chose que dix minutes de vidéo n’avaient pas réussi à expliquer devient évident.

La transmission directe possède cette richesse-là :

elle peut répondre à la personne qui apprend.

Elle ne montre pas seulement comment faire.

Elle regarde comment vous faites.

​

Celui qui enseigne reçoit aussi quelque chose

On imagine souvent la transmission comme un mouvement dans un seul sens.

Quelqu’un sait.

Quelqu’un ne sait pas.

Le premier donne.

Le second reçoit.

Mais tous ceux qui ont déjà essayé d’expliquer un geste savent que les choses sont moins simples.

Enseigner oblige à regarder ce que l’on fait soi-même.

​

Pourquoi est-ce que je tiens mon crochet ainsi ?

Comment expliquer quelque chose que mes doigts font automatiquement ?

À quel moment ai-je appris cela ?

La question d’un débutant peut obliger celui qui sait à redécouvrir son propre geste.

Et parfois, l’élève trouve une autre manière de faire.

Une autre association de couleurs.

Une autre envie.

Il ne reproduit pas exactement ce qu’on lui transmet.

Il se l’approprie.

​

Transmettre n’est donc pas fabriquer une copie de soi.

C’est donner suffisamment pour que quelqu’un puisse, un jour, faire autrement.

​

Et puis arrivent les enfants

Un enfant devant une pelote ne voit pas nécessairement un savoir-faire traditionnel.

Il voit une couleur.

Une matière.

Quelque chose qui se déroule.

Puis il voit un adulte prendre ce fil et faire apparaître une forme.

Et la question arrive :

« Je peux essayer ? »

Elle est extraordinaire, cette question.

Parce qu’à cet instant, l’enfant ne demande pas un objet.

Il demande le geste.

Il ne dit pas :

« Tu peux me faire ça ? »

Il dit :

« Est-ce que moi aussi, je peux apprendre à le faire ? »

Tout le sujet de ce Guide tient peut-être déjà dans cette différence.

​

Le patrimoine le plus léger du monde

Une couverture prend de la place.

Un panier aussi.

Une boîte remplie de pelotes, certainement.

Mais un geste ne pèse rien.

On peut déménager sans carton et l’emporter.

Changer de pays.

Changer de maison.

Perdre ses anciens ouvrages.

Le geste reste dans les mains.

Parfois pendant des décennies.

Quelqu’un qui n’a pas crocheté depuis très longtemps reprend un crochet.

Les premières mailles sont hésitantes.

Puis quelque chose revient.

La position des doigts.

La tension.

Le mouvement.

Comme si les mains se souvenaient avant nous.

​

Ce que nous transmettons réellement

Peut-être transmettons-nous une technique.

La maille en l’air.

La maille serrée.

La bride.

La manière de tourner un ouvrage.

Mais ce n’est probablement pas tout.

Nous transmettons aussi l’idée qu’une chose peut être fabriquée.

Qu’il est possible de ne pas seulement être celui qui utilise ou celui qui achète.

Que l’on peut devenir celui qui fait.

Et cette idée-là est immense.

Parce qu’une fois que quelqu’un a fabriqué son premier objet, même maladroitement, il ne regarde plus tout à fait les objets de la même manière.

Il sait désormais qu’avant la chose terminée, il y a eu des décisions.

Des gestes.

Des erreurs.

Du temps.

Des mains.

​

Un jour, l’élève montre à son tour

C’est peut-être le plus beau moment.

Celui qui demandait :

« Où est-ce que je pique ? »

entend quelqu’un lui demander :

« Tu peux me montrer ? »

Alors il prend le fil.

Il ralentit son geste.

Il recommence.

Et dit :

« Regarde. Comme ça. »

Exactement comme quelqu’un l’avait peut-être fait pour lui.

À cet instant, nous comprenons que la transmission n’est pas la conservation immobile d’une tradition.

Elle est tout le contraire.

​

Une tradition reste vivante parce qu’elle accepte de changer de mains.

Et aujourd’hui, de nouvelles mains se tendent vers le crochet.

Certaines sont adultes.

D’autres sont toutes petites.

Elles n’ont pas forcément hérité d’une boîte remplie de crochets.

Elles n’ont peut-être jamais vu quelqu’un crocheter dans leur famille.

Mais elles veulent apprendre.

Alors une nouvelle question apparaît.

Après avoir demandé ce que les mains savent encore, il faut maintenant se demander :

pourquoi avons-nous de nouveau envie d’apprendre à faire ?

« Gros plan sur les mains d’un enfant apprenant le crochet avec un fil gris, dans un atelier chaleureux, illustrant l’apprentissage et la transmission du savoir-faire artisanal. »

Chapitre 4

Apprendre à faire

Pourquoi apprendre ce que nous n’avons plus besoin de savoir ?

Voilà une drôle de question.

Pendant très longtemps, savoir fabriquer, réparer, coudre, tricoter ou transformer des matières répondait aussi à des nécessités très concrètes.

Aujourd’hui, pour beaucoup d’entre nous, apprendre le crochet n’est plus une nécessité.

Nous pouvons acheter une écharpe sans savoir la fabriquer.

Nous pouvons décorer une maison sans connaître le moindre point.

Nous pouvons offrir une couverture sans avoir passé des semaines à la réaliser.

Alors pourquoi apprendre ?

Pourquoi consacrer du temps à maîtriser un geste dont nous pourrions parfaitement nous passer ?

Peut-être justement parce que nous pouvons nous en passer.

Faire quelque chose par nécessité et choisir de l’apprendre sont deux expériences très différentes.

Lorsque le geste n’est plus imposé, il peut devenir désir.

​

Passer de « je voudrais » à « je peux »

Au début, il y a souvent une envie très concrète.

J’aimerais faire cette écharpe.

J’aimerais savoir réaliser ce petit animal.

J’aimerais fabriquer quelque chose pour mon bébé.

J’aimerais comprendre comment on fait.

​

Puis vient la confrontation avec la matière.

Et elle est parfois rude.

​

Parce que nos premières créations ressemblent rarement à celles qui nous ont donné envie d’apprendre.

On découvre qu’une personne expérimentée rend invisibles des centaines d’heures de pratique.

Son crochet semble avancer tout seul.

Le nôtre se coince.

Elle parle de brides, de mailles serrées et de mailles coulées comme s’il s’agissait d’un vocabulaire parfaitement évident.

Nous essayons simplement de comprendre où mettre nos doigts.

​

C’est ici que l’apprentissage commence réellement.

Pas lorsque tout fonctionne.

Lorsque nous acceptons de ne pas savoir encore.

​

Le courage de faire quelque chose de mal

Nous avons peu d’occasions, à l’âge adulte, de redevenir complètement débutants.

Nous avons appris à faire notre métier.

À organiser notre quotidien.

À utiliser les objets qui nous entourent.

Nous connaissons nos domaines de compétence.

Puis quelqu’un nous met un crochet dans la main.

Et tout à coup, nous ne savons plus rien.

​

C’est une expérience assez salutaire.

La première chaînette est irrégulière.

Le premier carré ressemble parfois davantage à un trapèze.

Les bords ondulent.

On perd des mailles.

On en invente d’autres sans le vouloir.

Il faut défaire.

Recommencer.

Et accepter une chose que nous tolérons parfois très mal ailleurs :

être mauvais avant de devenir meilleur.

​

Puis arrive la première petite victoire

Elle n’impressionnera probablement personne.

Deux rangs droits.

Un cercle qui reste plat.

Une maille enfin comprise.

Un premier changement de couleur.

Mais pour celui qui apprend, c’est immense.

​

Parce que quelques minutes plus tôt, cela semblait impossible.

Le sentiment d’accomplissement apparaît justement parmi les motivations fréquemment rapportées par les personnes pratiquant le crochet, aux côtés de la créativité et de la relaxation.

Cela ne transforme pas le crochet en thérapie ni en recette universelle du bien-être.

​

Cela raconte quelque chose de beaucoup plus simple :

réussir à fabriquer ce que l’on ne savait pas fabriquer hier procure une satisfaction très particulière.

​

Chez l’enfant, la question est peut-être encore plus simple

Un enfant ne se demande pas nécessairement si le crochet revient à la mode.

Il ne réfléchit pas à la société de consommation.

Il n’analyse pas son rapport au temps.

Il voit quelqu’un faire.

Et il veut essayer.

​

Dans un atelier de crochet, la différence entre adultes et enfants est parfois amusante.

L’adulte demande :

« Est-ce que je vais y arriver ? »

L’enfant demande plus volontiers :

« Est-ce que je peux faire ? »

Bien sûr, chaque personne est différente.

Certains enfants se découragent.

Certains adultes foncent sans hésiter.

​

Mais l’apprentissage chez l’enfant nous rappelle quelque chose que nous oublions parfois en grandissant :

avant de savoir si nous sommes capables de faire quelque chose, nous pouvons commencer par essayer.

​

Une petite scène d’atelier

Dans un cours de crochet, il y a rarement un silence parfait.

Quelqu’un compte.

Vingt-sept… vingt-huit…

Puis :

« Attends, j’en ai combien déjà ? »

Une autre personne cherche une maille.

Quelqu’un défait.

Quelqu’un montre son ouvrage avec satisfaction.

Un enfant annonce qu’il a terminé alors qu’il reste manifestement encore quelques étapes.

Et pendant ce temps, les pelotes circulent.

Ce qui est intéressant dans ces moments n’est pas seulement ce qui est fabriqué.

C’est ce qui est en train de s’apprendre.

Aujourd’hui encore, dans de petits ateliers, des adultes et des enfants viennent volontairement consacrer une partie de leur temps à apprendre le crochet.

Ce n’est évidemment pas une statistique permettant de démontrer à elle seule un phénomène de société.

Mais c’est une scène qui existe.

Et elle mérite qu’on la regarde.

​

Apprendre ensemble change le geste

On peut parfaitement apprendre seul.

Les livres, les tutoriels et les vidéos ont rendu le crochet accessible à presque tous ceux qui souhaitent essayer.

C’est une formidable évolution.

​

Mais apprendre avec d’autres apporte quelque chose de différent.

On voit les erreurs des autres.

On découvre que l’on n’est pas le seul à ne pas comprendre.

On échange une astuce.

On regarde une couleur choisie par quelqu’un d’autre.

On demande :

« Tu as fait comment ? »

Et peu à peu, une activité que l’on pourrait pratiquer seul devient un espace de conversation.

Le fil ne relie plus seulement des mailles.

Il relie momentanément des personnes.

​

Quand celui qui apprend commence à inventer

Il existe un moment très révélateur.

Au début, l’élève veut faire exactement ce qu’on lui montre.

Même fil.

Même point.

Même forme.

Puis, un jour, arrive une phrase :

« Et si je faisais plutôt avec ce point ? »

Voilà.

Quelque chose vient de changer.

La personne ne cherche plus seulement à reproduire.

Elle commence à choisir.

Puis viendront peut-être :

« Est-ce que je peux le faire plus grand ? »

« Et si je mettais une bordure ? »

« Je voudrais essayer avec ce fil-là. »

Le geste transmis devient progressivement un outil personnel.

C’est à ce moment que l’apprentissage rejoint la création.

​

Fabriquer quelque chose qui n’existait pas

Nous utilisons constamment des objets dont nous ignorons presque entièrement la fabrication.

Et heureusement.

Personne n’a besoin de savoir fabriquer son téléphone, son réfrigérateur ou sa voiture pour les utiliser.

Mais savoir fabriquer quelque chose, même quelque chose de très simple, modifie légèrement notre perception du monde matériel.

Une pelote n’est plus seulement une pelote.

Elle contient des possibilités.

Un carré.

Un panier.

Une fleur.

Un vêtement.

Un animal.

Une idée que nous n’avons pas encore eue.

La matière cesse d’être seulement ce qu’elle est.

Elle devient ce qu’elle pourrait devenir entre nos mains.

​

Et le regard sur les objets change

C’est peut-être l’un des effets les plus intéressants de l’apprentissage.

Une fois que l’on a passé deux heures à réaliser quelque chose de relativement simple, on ne regarde plus exactement de la même façon un objet fait main.

On commence à voir ce que l’on ne voyait pas.

Le nombre de mailles.

Les changements de couleurs.

La régularité.

La construction.

Le temps.

On sait ce que signifie défaire vingt rangs.

On sait qu’un ouvrage qui paraît évident lorsqu’il est terminé ne l’était peut-être pas lorsqu’il a commencé.

Apprendre à fabriquer ne nous apprend donc pas seulement à produire des objets.

Cela nous apprend aussi à mieux regarder ceux que les autres fabriquent.

​

Faire pour soi

La première création reste parfois chez celui qui l’a faite.

Et c’est très bien ainsi.

Elle est rarement parfaite.

Mais elle possède une qualité qu’aucun objet acheté ne peut reproduire exactement :

elle constitue une preuve.

J’ai appris.

J’ai réussi.

Je peux recommencer.

Puis, assez souvent, arrive une nouvelle idée.

Faire pour quelqu’un.

Un bonnet.

Une écharpe.

Un petit objet.

Une couverture dont on ne mesure pas encore tout à fait le nombre d’heures qu’elle demandera.

Et à cet instant, le crochet change encore de nature.

Nous ne fabriquons plus seulement parce que nous avons envie de faire.

Nous commençons à fabriquer pour donner.

​

Le début d’une autre histoire

Peut-être que le crochet revient dans nos vies parce que nous aimons les objets qu’il permet de créer.

Peut-être parce que nous avons besoin de ralentir parfois.

Peut-être parce que nous voulons apprendre.

Créer.

Comprendre.

Ou simplement passer un moment avec d’autres personnes autour d’une table et de quelques pelotes.

Il n’existe probablement pas une seule réponse.

​

Mais quelque chose se produit lorsque quelqu’un qui ne savait pas faire commence à savoir.

Le geste n’appartient plus uniquement à celui qui l’a transmis.

Une nouvelle paire de mains peut désormais continuer l’histoire.

Et parfois, ces mains vont consacrer des heures à fabriquer quelque chose qu’elles pourraient acheter en quelques minutes.

Non pas pour elles-mêmes.

Pour quelqu’un.

​

Pourquoi ?

Parce qu’un objet fait main peut contenir une chose étrange.

Une chose que l’on ne peut ni emballer, ni photographier, ni inscrire sur une étiquette.

Du temps donné.

Et c’est peut-être l’un des plus beaux cadeaux que nos mains sachent encore faire.

Chapitre 5

Faire pour quelqu'un

Il y a un moment où l’on cesse de compter uniquement les mailles.

On commence à penser à quelqu’un.

Une couleur qu’il aime.

Une forme qui lui ressemble.

Un bébé qui va naître.

Une amie qui a toujours froid.

Un enfant qui adore les tortues.

Un anniversaire qui approche.

Et tout à coup, l’ouvrage change.

Techniquement, rien n’est différent.

Le crochet entre toujours dans la maille.

Le fil passe toujours autour.

Les rangs avancent exactement de la même manière.

Pourtant, nous ne fabriquons plus seulement un objet.

Nous fabriquons quelque chose pour quelqu’un.

​

Apprendre avec une envie au bout du fil

Lorsqu’on débute le crochet, il faut bien apprendre quelques gestes.

La chaînette.

La maille serrée.

La bride.

Les augmentations.

Les diminutions.

Il y a une part technique que l’on ne peut pas complètement éviter.

Mais apprendre uniquement pour savoir faire des exercices peut rapidement devenir assez ennuyeux.

Des lignes de mailles pour apprendre des lignes de mailles…

À quoi bon ?

Quelque chose change lorsqu’au bout de l’apprentissage se trouve un projet que l’on a choisi.

Je voudrais faire une écharpe.

Moi, un petit animal.

Je veux fabriquer quelque chose pour ma chambre.

J’aimerais offrir ça à ma sœur.

Alors la technique retrouve sa place.

Elle n’est plus le but.

Elle devient le chemin permettant d’arriver quelque part.

​

Et surtout, on a le droit de s’amuser

Nous parlons beaucoup du crochet comme d’un savoir-faire.

De patience.

De transmission.

De temps.

Tout cela est vrai.

Mais à force de donner du sens à chaque maille, nous pourrions presque oublier quelque chose d’essentiel :

le crochet peut être très amusant.

Choisir des couleurs.

Essayer une forme improbable.

Faire une petite pieuvre violette.

Décider qu’un animal aura des oreilles beaucoup trop grandes.

Se tromper et découvrir que l’erreur donne finalement une idée.

Voir apparaître un personnage qui, une heure plus tôt, n’existait pas.

Le plaisir de créer n’est pas toujours profond, méditatif ou philosophique.

Parfois, c’est simplement :

« Oh, regarde comme c’est mignon ! »

Et cela suffit largement.

​

Le projet donne envie d’apprendre la maille suivante

C’est particulièrement visible lorsqu’on accompagne quelqu’un qui débute.

Dire :

« Aujourd’hui, nous allons apprendre trois nouveaux points »

n’a pas tout à fait la même saveur que :

« Qu’est-ce que tu aimerais réussir à faire ? »

Dans le second cas, l’apprentissage possède immédiatement une direction.

Il faudra peut-être expliquer que le projet rêvé est encore un peu compliqué.

Commencer par quelque chose de plus simple.

Apprendre une technique intermédiaire.

Mais le but reste visible.

Et cette petite projection change beaucoup de choses.

On ne fait plus dix rangs parce qu’il faut faire dix rangs.

On les fait parce qu’au bout, il y aura quelque chose que l’on a choisi.

​

« C’est moi qui l’ai fait »

Puis arrive le moment où l’objet est terminé.

Il n’est peut-être pas parfait.

La première maille est un peu lâche.

Un côté penche légèrement.

La couleur choisie aurait pu être différente.

Mais essayez de dire à quelqu’un qui vient de terminer sa première création qu’il aurait pu acheter exactement la même chose.

Vous risquez de manquer complètement le sujet.

Parce que ce qu’il tient entre ses mains n’est pas seulement l’objet.

C’est aussi la preuve du chemin parcouru.

Il y a quelques jours ou quelques semaines, il ne savait pas faire.

Maintenant, il sait.

Et cette phrase possède une puissance étonnante, chez un enfant comme chez un adulte :

« C’est moi qui l’ai fait. »

​

La fierté n’a pas besoin d’un chef-d’œuvre

Nous avons parfois une vision étrange de la création.

Comme si ce que nous fabriquions devait être suffisamment beau, original ou réussi pour justifier le temps passé.

Mais le premier carré de travers d’un débutant peut avoir beaucoup plus de valeur à ses yeux qu’un ouvrage techniquement impeccable réalisé par quelqu’un d’expérimenté.

Parce que la fierté ne mesure pas uniquement le résultat.

Elle mesure aussi la distance parcourue.

Pour l’un, réussir une maille serrée est banal.

Pour celui qui essayait encore hier de comprendre où piquer son crochet, c’est une victoire.

Et peut-être avons-nous besoin, de temps en temps, de ces petites victoires-là.

​

                                                                                                                                                       

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Combien vaut une heure donnée ?

La question paraît étrange.

Imaginez une couverture.

Pour celui qui la reçoit, c’est une couverture.

Elle possède une matière, des dimensions, des couleurs.

On peut évidemment lui attribuer un prix.

Mais imaginons maintenant que quelqu’un dise :

« Je l’ai faite pour toi. »

Tout à coup, une autre valeur apparaît.

Peut-être dix heures.

Trente.

Cinquante.

Davantage parfois.

Ces heures ne sont plus récupérables.

La personne aurait pu les consacrer à autre chose.

Elle a choisi de les mettre là.

Dans cette couverture.

C’est pour cela qu’un objet fait main peut contenir quelque chose qu’aucune étiquette ne sait vraiment mesurer :

du temps qui a été choisi pour quelqu’un.

​

Cela ne rend pas automatiquement l’objet précieux

Attention pourtant à ne pas idéaliser.

Un cadeau fait main peut déplaire.

Il peut ne pas être à la bonne taille.

La couleur peut ne pas convenir.

Le destinataire peut tout simplement ne pas aimer le crochet.

Et il n’a pas l’obligation d’être bouleversé parce que nous avons passé quarante heures à fabriquer quelque chose.

Le temps donné ne crée pas une dette.

C’est important.

Faire pour quelqu’un est un cadeau précisément parce que l’autre reste libre de ce qu’il en fera.

La valeur sentimentale ne peut pas davantage être imposée que l’attachement d’un enfant à son doudou.

​

Mais choisir pour quelqu’un change notre manière de créer

Lorsque nous connaissons le destinataire, nous commençons souvent à prendre des décisions autrement.

Pas la couleur que nous préférons.

Sa couleur.

Pas nécessairement la forme que nous aurions choisie.

Celle qui pourrait lui plaire.

On imagine l'objet dans sa maison.

Sur ses épaules.

Dans les mains de son enfant.

Alors fabriquer devient aussi une manière de penser à quelqu'un pendant son absence.

C'est peut-être cela qui donne au cadeau fait main sa dimension si particulière.

Pendant que l'objet se construit, la personne à laquelle il est destiné est déjà un peu présente.

​

Certains ouvrages contiennent des conversations

Il existe des créations dont on se souvient précisément.

Pas seulement parce qu'elles étaient difficiles.

Mais parce que nous savons où nous étions en les fabriquant.

Cette couverture commencée pendant un hiver.

Cette écharpe crochetée dans le train.

Ce châle qui avançait pendant les soirées.

Ce petit animal terminé juste avant une naissance.

Les objets faits main absorbent parfois, symboliquement, des morceaux de notre vie.

Non parce que la laine ou le coton posséderaient une mémoire mystérieuse.

Mais parce que nous, nous nous souvenons.

Nous regardons l'objet et nous retrouvons le moment.

​

Et parfois, on fabrique ensemble

Faire pour quelqu'un ne signifie pas toujours fabriquer seul dans son coin.

Une personne choisit la couleur.

Une autre apprend à faire quelques rangs.

Un enfant décide de la forme.

Quelqu'un demande régulièrement :

« Alors, tu en es où ? »

L'objet devient presque un petit projet collectif.

Et c'est ici que le crochet retrouve sa dimension ludique.

On compare.

On montre.

On rit d'une erreur.

On recommence.

On invente un nom à une créature qui n'en avait pas prévu.

La création n'est plus seulement ce qui sera terminé à la fin.

Elle est aussi ce qui se passe pendant qu'on la fabrique.

​

Le plaisir compte dans la valeur du geste

Nous avons parlé du temps donné.

Mais toutes ces heures ne sont pas nécessairement des heures sacrifiées.

C'est même souvent tout le contraire.

On peut fabriquer pour quelqu'un et prendre énormément de plaisir à le faire.

Choisir les matières.

Voir les couleurs s'accorder.

Attendre le moment où l'objet prendra forme.

Se réjouir d'une difficulté enfin résolue.

Imaginer la réaction de celui qui le recevra.

Le cadeau contient alors une drôle de combinaison :

du temps donné à l'autre,

et du plaisir gardé pour soi.

Il n'y a aucune contradiction.

Peut-être est-ce même l'une des plus belles formes de création.

​

De petites mains peuvent aussi offrir

Pour un enfant qui apprend, fabriquer quelque chose à offrir peut prendre une dimension particulière.

Le résultat est parfois très simple.

Un petit rectangle.

Une fleur.

Un bracelet.

Une décoration.

Peu importe.

Pour la première fois peut-être, l'enfant peut offrir quelque chose qu'un adulte ne lui a pas acheté.

Quelque chose qui vient véritablement de lui.

Il a choisi.

Il a essayé.

Il s'est trompé.

Il a recommencé.

Et finalement, il tend son ouvrage.

« C'est pour toi. »

Il existe des cadeaux beaucoup plus coûteux.

Mais cette phrase-là raconte quelque chose qu'on ne peut pas acheter à sa place.

​

Le cadeau finit par quitter les mains qui l'ont fabriqué

Voilà le moment étrange.

On termine.

On coupe le fil.

On rentre les dernières extrémités.

On regarde une dernière fois l'ouvrage.

Puis on le donne.

Il quitte celui qui connaît chaque maille.

Chaque erreur cachée.

Chaque endroit recommencé.

Et il entre dans une autre vie.

Peut-être sera-t-il beaucoup utilisé.

Peut-être peu.

Peut-être sera-t-il gardé pendant des années.

Peut-être sera-t-il transmis.

Nous ne le savons pas.

À partir de cet instant, son histoire ne nous appartient plus complètement.

​

C’est ainsi que certains objets commencent à rester

Un objet fait main n'est pas nécessairement destiné à devenir un souvenir.

Mais certains le deviennent.

Une couverture de naissance.

Un châle.

Une petite décoration.

Un vêtement réalisé par quelqu'un qui n'est plus là.

Un premier ouvrage maladroit qu'un parent a refusé de jeter.

Des années plus tard, la technique n'est parfois même plus ce que l'on regarde.

On ne voit plus la bride.

La maille serrée.

Le petit défaut dans le troisième rang.

On voit une personne.

Une époque.

Une maison.

Une histoire.

Et alors se produit une nouvelle transformation.

Le fil était devenu objet.

L'objet avait été offert.

​

Puis, avec le temps,

l'objet devient mémoire.

C'est cette étrange transformation que nous allons regarder maintenant.

« Châle au crochet rose poudré et écru, accompagné d'une pelote de laine, posé sur une table dans une ambiance chaleureuse et fleurie, illustrant le plaisir de créer à la main pour offrir. »

 Puis vient l’envie d’offrir

 Il arrive souvent qu’après avoir fabriqué pour soi,

 une autre idée apparaisse.

Je pourrais en faire un pour maman.

Celui-là plairait à mon amie.

Je vais faire une couverture pour le bébé.         

Et à partir de là, quelque chose change encore.    Parce qu’offrir un objet que l’on a fabriqué soi-même est une expérience assez particulière.        Nous ne choisissons pas seulement ce que nous allons donner.

Nous décidons de consacrer du temps à le faire exister.

Chapitre 6

Les objets qui restent

Nous possédons beaucoup d’objets.

Certains entrent dans nos vies avec fracas.

Nous les désirons.

Nous les choisissons longtemps.

Nous économisons parfois pour les acheter.

Puis, quelques années plus tard, nous les regardons sans parvenir à comprendre pourquoi ils nous semblaient si importants.

Et à côté d’eux, il y a parfois une petite chose.

Un objet sans grande valeur marchande.

Un peu usé.

Pas particulièrement remarquable pour celui qui ne connaît pas son histoire.

Mais lorsqu’un tri arrive, la main s’arrête.

Celui-là, non.

Celui-là reste.

Pourquoi ?

​

Nous ne choisissons pas toujours ce qui deviendra précieux

Nous pouvons choisir un bel objet.

Nous pouvons décider d’offrir quelque chose de qualité.

Nous pouvons fabriquer pendant des dizaines d’heures une création en espérant qu’elle sera conservée longtemps.

Mais nous ne pouvons pas décider à l’avance de sa valeur sentimentale.

Cette valeur se construit autrement.

Avec le temps.

Avec l’usage.

Avec les personnes.

Avec les événements auxquels l’objet finit par être associé.

Un simple châle peut devenir celui que l’on portait pendant une période particulière.

Une couverture peut rester attachée au souvenir des premiers mois d’un enfant.

Un panier peut avoir contenu mille choses avant de devenir l’objet que l’on emmène d’une maison à l’autre.

Et une création née presque par hasard peut finir par devenir impossible à imaginer ailleurs que là où elle se trouve.

​

Certains objets contiennent une histoire que personne ne peut voir

Imaginez deux objets parfaitement identiques.

Posez-les côte à côte.

L’un vient d’être acheté.

L’autre appartenait à quelqu’un que vous aimiez.

Matériellement, ils peuvent être très proches.

Émotionnellement, ils ne le sont plus du tout.

Parce que le second contient quelque chose d’invisible.

Pas réellement, bien sûr.

La matière n’emmagasine pas les souvenirs.

C’est nous qui les déposons sur les objets.

Nous savons qui les a touchés.

Où ils se trouvaient.

Quand nous les avons reçus.

Ce qu’ils accompagnaient.

L’objet devient alors une sorte de raccourci.

Nous le regardons et tout un morceau d’histoire revient avec lui.

​

Voilà pourquoi nous gardons parfois des choses imparfaites

Une maille légèrement différente.

Une couleur passée.

Un bord un peu irrégulier.

Une réparation.

Dans un magasin, nous aurions peut-être choisi l’exemplaire impeccable.

Vingt ans plus tard, c’est parfois précisément la petite imperfection qui nous émeut.

« Regarde, c'est là qu'elle avait réparé. »

Le défaut est devenu un repère.

Cela ne signifie évidemment pas qu’un objet artisanal devrait être mal réalisé sous prétexte que ses imperfections lui donneront du charme.

Il existe une différence entre un défaut de fabrication et les traces laissées par la main, l’usage et le temps.

Mais lorsqu’un objet a vécu avec nous, nous cessons parfois de le regarder selon les critères que nous aurions utilisés au moment de l’achat.

Nous ne voyons plus seulement ce qu’il est.

Nous voyons ce qu’il a traversé.

​

Et puis il y a les objets qui n’étaient pas prévus

Ce sont peut-être les plus intéressants.

Ils ne figuraient sur aucune liste.

Personne ne s’est dit :

« Je vais fabriquer quelque chose qui restera dans ma vie pendant des années. »

Ils sont nés d’une circonstance.

D’une rencontre.

D’une demande.

D’un défi.

Et puis ils sont restés.

J’en connais un.

Il s’appelle Arsène.

​

L’histoire d’Arsène

Arsène n’était pas prévu.

Il n’est pas né d’une collection soigneusement imaginée ni d’une longue réflexion sur ce qu’il faudrait créer ensuite.

Il est né pendant un cours.

Une de mes élèves avait une idée :

elle voulait crocheter un kraken.

Ce n’était pas exactement le chemin sur lequel je pensais l’emmener.

Et, pour être tout à fait juste, ce n’était pas non plus un chemin que j’avais prévu d’emprunter moi-même.

Mais enseigner réserve ce genre de surprises.

On peut répondre :

« Non, ce n’est pas au programme. »

Ou regarder la demande et penser :

« Bon… comment allons-nous faire ? »

Alors il a fallu chercher.

Réfléchir.

Essayer.

Sortir de ce que je connaissais.

La demande d’une élève était devenue un défi pour celle qui était censée lui apprendre.

Et peu à peu, un kraken a commencé à apparaître.

​

Puis le kraken est devenu Arsène

C’est difficile à expliquer.

À quel moment un ouvrage cesse-t-il d’être

seulement un exercice ?

À quel moment une création acquiert-elle

une personnalité ?

Je ne sais pas.

Mais le kraken a fini par avoir un nom.

Arsène.

Et lorsqu’un objet reçoit un nom, les choses

commencent parfois à mal tourner pour celui qui

envisageait de le ranger dans un placard.

Arsène est resté.

Il a trouvé sa place.

Et aujourd’hui, il fait partie de la Maison.

Pour quelqu’un qui le verrait sans connaître son histoire,

ce serait simplement une création au crochet.

Pour moi, il raconte beaucoup plus.

Il raconte une élève qui avait une idée.

Un défi que je n’avais pas prévu.

Une sortie de ma zone habituelle.

Une recherche.

Un apprentissage.

Et finalement une création qui n’aurait probablement jamais existé sans cette rencontre.

​

La transmission avait simplement changé de sens

C’est peut-être ce que j’aime le plus dans l’histoire d’Arsène.

Nous imaginons volontiers le professeur comme celui qui sait.

L’élève comme celui qui apprend.

Mais ce jour-là, les rôles étaient beaucoup moins nets.

Bien sûr, il fallait transmettre une technique.

Accompagner.

Expliquer.

Mais la demande de l’élève m’obligeait, elle aussi, à avancer.

J’étais censée l’emmener quelque part. Elle m’a conduite dans un endroit où je n’aurais probablement jamais été seule.

Voilà ce que la transmission peut aussi être.

Pas un savoir qui descend tranquillement de celui qui sait vers celui qui ne sait pas.

Un mouvement.

Une circulation.

Une personne apporte une technique.

Une autre apporte une idée.

Et entre les deux naît quelque chose qui n’appartenait complètement à aucune des deux avant la rencontre.

​

Nos maisons sont pleines de ces histoires silencieuses

Regardons maintenant autour de nous.

Pas les objets choisis pour décorer.

Les autres.

Cette tasse légèrement ébréchée que personne n’a le droit de jeter.

Le vieux fauteuil que nous avons déjà déplacé dans trois maisons.

Une boîte qui ne contient plus ce qu’elle contenait autrefois.

Le dessin d’un enfant devenu adulte.

Un morceau de vaisselle dépareillé.

Une couverture.

Un vêtement.

Une création offerte.

Pour quelqu’un d’autre, ce sont parfois des choses ordinaires.

Mais nos maisons ne sont pas des catalogues.

Elles sont des accumulations d’histoires.

Et heureusement.

​

Une maison parfaitement neuve ne raconte encore rien

Imaginez une pièce dans laquelle tout vient d’être installé.

Les couleurs sont parfaitement accordées.

Les meubles sont impeccables.

Chaque objet est exactement à sa place.

Elle peut être magnifique.

Mais elle n’a pas encore vécu.

Puis quelqu’un pose ses clés.

Un livre reste sur la table.

Une couverture glisse sur le canapé.

Un enfant laisse quelque chose dans un coin.

Un objet offert arrive.

Une plante grandit.

Un fauteuil change légèrement de couleur au soleil.

Et progressivement, la pièce cesse d’être seulement aménagée.

Elle devient habitée.

C’est peut-être cela que les objets qui restent apportent à une maison.

Ils empêchent notre intérieur d’être seulement composé.

Ils lui donnent une biographie.

​

Le fait main possède une disposition particulière à raconter

Pas parce qu’il serait automatiquement plus précieux.

Ni parce que tout objet artisanal devrait être conservé pendant plusieurs générations.

Mais sa fabrication nous offre souvent davantage de prises pour construire une histoire.

Nous savons parfois qui l’a fait.

Pourquoi.

Pour qui.

Combien de temps cela a demandé.

Nous connaissons peut-être même les circonstances de sa naissance.

Celui-là, c'est maman qui l'avait fait.

Celui-ci, c'était mon premier ouvrage.

Cette couverture, c'était pour ta naissance.

Ce kraken ? Ah… lui, c'est toute une histoire.

Et voilà.

L’objet vient de changer.

Il n’est plus seulement décrit par sa matière ou sa fonction.

Il est raconté.

​

La valeur d’usage et la valeur de mémoire

Au début, un objet sert.

Un panier contient.

Un châle réchauffe.

Une couverture couvre.

Un vêtement se porte.

Puis, parfois, sa fonction devient secondaire.

Le châle n'est presque plus porté mais reste soigneusement rangé.

La couverture est devenue trop petite pour l'enfant, mais personne ne veut s'en séparer.

Le premier ouvrage est objectivement beaucoup moins réussi que tous ceux qui l'ont suivi.

Mais c'est précisément pour cela qu'on le garde.

L'objet ne remplit plus seulement une fonction matérielle.

Il remplit une fonction de mémoire.

Et cette fonction n'était inscrite dans aucun patron.

​

Garder n'est pas tout conserver

Il faut cependant éviter un autre piège.

Si chaque objet possède potentiellement une histoire, devons-nous tout garder ?

Évidemment non.

Nos maisons deviendraient rapidement inhabitables.

Nous jetons.

Nous donnons.

Nous vendons.

Nous transmettons.

Nous nous séparons de créations que nous avons pourtant aimées.

Et c'est très bien ainsi.

Un objet n'a pas besoin d'être éternel pour avoir compté.

Mais certains résistent au tri.

Pas nécessairement les plus chers.

Pas toujours les plus beaux.

Ceux pour lesquels, au moment de décider, quelque chose en nous répond :

« Pas celui-là. »

​

Peut-être est-ce ainsi qu’une maison devient vraiment la nôtre

Pas lorsqu’elle correspond parfaitement à une tendance.

Pas lorsqu’elle possède les bonnes couleurs.

Pas lorsqu’elle pourrait être photographiée sans rien déplacer.

Mais lorsqu’elle commence à contenir des choses dont nous seuls connaissons entièrement la valeur.

Un héritage à côté d’un objet contemporain.

Une création d’enfant près d’une belle pièce artisanale.

Un meuble neuf avec une vieille couverture.

Un objet parfaitement choisi à côté d’un kraken qui n’était absolument pas prévu.

Et soudain, tout cela fonctionne.

Parce qu'une maison n'a pas nécessairement besoin que tout soit assorti.

Elle a besoin que quelque chose y appartienne.

​

Et c’est peut-être là que le crochet retrouve naturellement sa place

Nous sommes partis d’une pelote.

Puis du temps.

Du geste.

De la transmission.

De l’apprentissage.

Du plaisir de faire.

Du cadeau.

Et nous voici maintenant dans la maison.

Pas encore dans la décoration.

C'est important.

Nous y sommes arrivés par les objets qui comptent, pas par les tendances.

Le crochet peut entrer dans une maison sous la forme d’une couverture, d’un panier, d’un coussin ou d’un objet décoratif.

Il peut aussi entrer dans nos vies sous la forme d’un châle, d’une étole, d’un vêtement que l’on porte et auquel on s’attache.

Mais avant de nous demander comment intégrer le crochet dans nos intérieurs et nos vestiaires d'aujourd'hui, une autre question mérite encore d'être posée.

Pourquoi acceptons-nous soudain qu'un objet montre qu'une main est passée par là ?

Pourquoi cette petite irrégularité que l'industrie s'efforce naturellement d'effacer peut-elle devenir, dans un objet fait main, précisément ce que nous recherchons ?

Après le temps, le geste et la mémoire, il nous reste à regarder une chose que notre époque a longtemps essayé de corriger :

l'imperfection.

« Deux grands krakens en crochet, l'un bleu et blanc, l'autre gris et blanc, installés côte à côte dans un atelier chaleureux, illustrant le caractère unique des créations artisanales. »

Chapitre 7

L'imperfection

Prenez deux objets fabriqués industriellement.

Même modèle.

Même couleur.

Même taille.

Posez-les côte à côte.

Nous attendons d’eux qu’ils soient identiques.

Si l’un présente une différence importante, nous considérerons probablement qu’il possède un défaut.

C’est parfaitement logique.

La reproduction fidèle fait partie de ce que nous attendons de la fabrication industrielle.

​

Maintenant, regardons deux objets réalisés à la main.

Même modèle.

Même fil.

Même crochet.

Même personne.

Ils se ressemblent énormément.

Mais regardez encore.

Peut-être que l’un est très légèrement plus haut.

Qu’une courbe n’est pas exactement la même.

Qu’une tension a changé imperceptiblement.

Rien qui empêche l’objet d’être correctement réalisé.

Rien qui compromette sa fonction.

Simplement une différence.

La preuve discrète que l’objet n’a pas été reproduit. Il a été refait.

​

Refait, et non copié

Cette distinction est importante.

Lorsqu’un artisan réalise plusieurs fois le même modèle, il ne duplique pas le premier objet.

Il recommence.

Première maille.

Deuxième maille.

Troisième maille.

Chaque création exige de refaire physiquement tout le chemin.

Même avec des années d’expérience, les mains restent des mains.

La matière elle-même peut légèrement varier.

La tension peut évoluer.

Une forme peut demander un petit ajustement.

C’est ainsi que deux créations peuvent être à la fois le même modèle et deux objets singuliers.

Cette singularité n’est pas nécessairement spectaculaire.

Elle est parfois presque invisible.

Mais elle existe.

​

Attention au mot « imperfection »

Il est séduisant, ce mot.

Peut-être même un peu trop.

On l’utilise volontiers pour parler du fait main :

« Chaque pièce possède ses petites imperfections qui font tout son charme. »

​

Mais cette phrase peut devenir une excellente excuse pour accepter n’importe quoi.

Une finition négligée n’est pas une signature artisanale.

Une erreur technique n’est pas automatiquement charmante.

Un objet fragile n’est pas plus authentique parce qu’il a été fabriqué à la main.

Et lorsqu’il existe des enjeux de sécurité ou de solidité, l’argument de l’imperfection artisanale n’a évidemment aucune place.

​

Le travail manuel demande lui aussi de la précision, de l’expérience et de l’exigence.

Alors peut-être faudrait-il utiliser un autre mot.

Pas imperfection.

Variation.

​

La variation raconte le geste

Nous l’avons vu dans les premiers chapitres : chaque personne possède une manière de crocheter.

Plus serrée.

Plus souple.

Plus rapide.

Plus lente.

Avec l’expérience, le geste devient régulier.

Mais il ne devient jamais complètement indépendant de la personne qui l’effectue.

C’est peut-être là que se trouve ce que nous cherchons lorsque nous parlons du « charme du fait main ».

Pas dans le défaut.

Mais dans la présence.

Quelqu’un était là.

​

Pendant longtemps, nous avons cherché à effacer cette présence

Et il faut reconnaître que cela a représenté un progrès considérable.

La mécanisation et l’industrialisation ont permis de produire davantage, plus rapidement, avec une régularité et une accessibilité impossibles à atteindre uniquement par le travail manuel.

Nous bénéficions tous de cette évolution.

Il serait absurde de rêver d’un monde où chaque objet du quotidien devrait être fabriqué individuellement à la main.

Mais cette efficacité a aussi modifié notre regard.

Nous nous sommes habitués à la perfection de la série.

À la symétrie.

À la reproduction.

À l’objet que l’on peut remplacer par exactement le même.

Puis, curieusement, au milieu de cette abondance d’objets réguliers, nous avons recommencé à remarquer ceux qui ne l’étaient pas tout à fait.

​

Pourquoi la trace de la main nous touche-t-elle ?

Peut-être parce qu’elle rend la fabrication imaginable.

Devant un objet industriel complexe, nous ne savons souvent pas comment il a été fabriqué.

Les étapes sont lointaines.

Les machines invisibles.

Les personnes difficiles à identifier.

​

Devant une création au crochet, nous pouvons plus facilement reconstruire mentalement le geste.

Cette maille.

Puis celle-ci.

Puis la suivante.

Nous pouvons presque imaginer les mains avancer.

Et l’objet retrouve une origine compréhensible.

Quelqu’un a fait cela.

Cette phrase paraît banale.

Elle l’est de moins en moins.

​

L’imperfection nous concerne aussi

Il existe peut-être une autre raison.

Nous-mêmes ne sommes pas parfaitement réguliers.

Nous changeons.

Nous nous trompons.

Nous apprenons.

Nous recommençons.

Nous avons nos petites asymétries.

Nos habitudes.

Nos gestes particuliers.

Alors peut-être qu’un objet qui ne cherche pas à dissimuler complètement les traces de sa fabrication nous semble étrangement familier.

Non parce que nous aimons ce qui est mal fait.

Mais parce que nous reconnaissons quelque chose :

la perfection n’est pas une condition nécessaire à la beauté.

​

Demandez à celui qui débute

Personne ne comprend mieux cela que quelqu’un qui vient de terminer son premier ouvrage.

Il voit tout.

Cette maille-là.

« Elle est ratée. »

Ce bord.

« Il n’est pas droit. »

Cette partie.

« Regarde, c’est plus serré ici. »

L’œil du débutant est parfois impitoyable.

Il ne voit pas encore l’objet.

Il voit la distance entre ce qu’il avait imaginé et ce qu’il a réussi à faire.

Alors quelqu’un à côté de lui dit :

« Attends. Regarde ce que tu viens de fabriquer. »

Et le regard change.

Pas pour nier les erreurs.

Elles sont là.

Elles permettront d’apprendre.

Mais parce qu’au milieu de toutes ces choses à améliorer existe quelque chose de beaucoup plus important :

hier, cet objet n’existait pas.

​

La première création est rarement la plus belle

Et pourtant, combien de premières créations sont conservées ?

Le premier carré.

La première fleur.

Le premier petit animal un peu étrange.

Le bonnet dont la taille n’était pas exactement celle prévue.

Techniquement, toutes les créations suivantes seront probablement meilleures.

Plus régulières.

Plus maîtrisées.

Plus rapides à réaliser.

Mais aucune ne pourra redevenir la première.

C’est là que nos critères de valeur deviennent décidément très étranges.

L’objet le moins réussi d’une série peut devenir celui que l’on refuse de jeter.

Parce qu’il ne raconte pas seulement ce que nous savions faire.

Il raconte le moment où nous avons appris.

​

Et puis l’expérience arrive

Les mailles deviennent plus régulières.

Les gestes plus sûrs.

On repère une erreur plus rapidement.

On comprend mieux les matières.

On sait parfois, simplement en regardant l’ouvrage, ce qu’il faut modifier.

Mais devenir expérimenté ne signifie pas nécessairement chercher à supprimer toute trace de la main.

Au contraire.

Avec la maîtrise arrive parfois une autre liberté.

Choisir.

Modifier.

Interpréter.

Décider qu’un bord sera différent.

Changer une proportion.

Mélanger des couleurs que le modèle n’avait pas prévues.

Le geste n’est plus seulement maîtrisé.

Il commence à avoir une voix.

​

C’est ainsi qu’un savoir-faire devient un style

Nous reconnaissons parfois le travail de quelqu’un avant même de savoir qui l’a réalisé.

Une palette.

Une façon d’associer les matières.

Des proportions.

Un univers.

Des détails qui reviennent.

Ce n’est plus seulement :

« Cette personne sait crocheter. »

C’est :

« Cela lui ressemble. »

Et peut-être est-ce l’étape ultime de l’apprentissage d’un geste.

Au début, nous essayons de faire comme il faut.

Puis nous essayons de faire bien.

Et un jour, sans forcément nous en rendre compte,

nous commençons à faire comme nous.

​

Nos maisons non plus ne sont pas parfaites

Regardons-les.

Pas lorsqu’elles viennent d’être rangées pour recevoir quelqu’un.

Un mardi matin.

Un dimanche soir.

La vraie vie.

Un coussin n’est pas droit.

Une couverture est restée sur le canapé.

Un livre attend sur une table.

Un panier contient des choses qui n’étaient certainement pas prévues dans la photographie du catalogue.

Les maisons dans lesquelles nous vivons réellement possèdent elles aussi leurs irrégularités.

Et c’est précisément parce que nous y vivons.

Alors pourquoi les objets que nous y faisons entrer devraient-ils tous raconter exactement la même histoire ?

​

Le crochet apporte de la texture avant même d’apporter une couleur

C’est ici que notre voyage commence doucement à devenir esthétique.

Un ouvrage au crochet possède un relief.

Des ombres minuscules.

Des creux.

Des pleins.

La lumière ne glisse pas dessus comme sur une surface parfaitement lisse.

Elle accroche les points.

Une maille serrée ne raconte pas la même chose qu’une bride.

Un fil épais ne produit pas la même présence qu’un coton fin.

Avant même de choisir une couleur, nous avons déjà choisi une texture.

Et cette texture introduit immédiatement quelque chose de vivant dans un intérieur ou un vêtement.

​

Un objet n’a pas besoin de crier « fait main »

C’est peut-être important à préciser.

Faire entrer le crochet dans une maison contemporaine ne signifie pas nécessairement remplir chaque pièce de motifs multicolores.

Le fait main peut être discret.

Un panier monochrome.

Une couverture dans une teinte naturelle.

Un coussin texturé.

Une bordure.

Un détail.

De la même manière, porter du crochet ne signifie pas nécessairement adopter un vestiaire

entièrement bohème ou rétro.

Une étole.

Un châle.

Un sac.

Un gilet.

Une pièce très simple peut suffire.

Le geste peut être présent sans devenir le décor entier.

​

Peut-être avons-nous confondu perfection et harmonie

Une maison harmonieuse n’est pas une maison dans laquelle tout est identique.

​

Un vêtement que l’on aime n’est pas nécessairement celui dont

chaque détail suit une tendance.

Un objet précieux n’est pas toujours celui qui ne possède aucune trace.

L’harmonie peut venir du mélange.

Neuf et ancien.

Lisse et texturé.

Industriel et artisanal.

Hérité et choisi.

Parfaitement régulier et légèrement singulier.

​

 

 

C’est peut-être précisément cette tension qui donne

du caractère aux choses.

Alors, pourquoi le crochet revient-il ?

​​

​

​

Nous commençons à avoir plusieurs réponses.

Parce qu’il prend du temps dans un monde qui va vite.

Parce qu’il remet le geste au centre.

Parce qu’il se transmet.

Parce qu’il s’apprend.

Parce qu’il permet de jouer, de créer et d’être fier.

Parce qu’il peut devenir un cadeau.

Parce que certains objets finissent par porter nos souvenirs.

Et peut-être aussi parce qu’il nous rappelle une chose très simple :

tout ce qui mérite une place dans nos vies n’a pas besoin d’être parfaitement identique à ce qui l’a précédé.

​

Mais une question demeure.

Le crochet dont nous parlons aujourd’hui ressemble-t-il vraiment à celui que nous avons en mémoire ?

Le napperon.

Le couvre-lit.

Le petit carré coloré.

Le fameux granny square.

Parce que si notre regard sur le fait main a changé, le crochet lui-même a également changé de couleurs, de formes, de matières et d’usages.

Il est temps maintenant d’ouvrir les portes.

Celles de nos salons.

De nos chambres.

De nos armoires.

Et de regarder ce qu’est devenu le crochet lorsqu’il est entré dans le XXIᵉ siècle.

Collage de créations artisanales au crochet Maison Fabelline : châle, tortue, couverture, bonnet, paniers et haut ajouré, illustrant la diversité du crochet fait main.

Chapitre 8

Le crochet a changé de visage

Fermez les yeux et pensez au crochet.

Qu’avez-vous vu ?

Un napperon blanc posé sur un meuble ?

Un couvre-lit composé de centaines de carrés ?

Une couverture multicolore ?

Un châle ?

Un petit animal ?

Un sac ?

Un gilet aperçu récemment dans une vitrine ?

La réponse dépend probablement beaucoup de votre âge, de votre histoire et des maisons dans lesquelles vous avez grandi.

Car le crochet possède une étrange capacité :

il peut sembler ancien et contemporain au même moment.

​

Le napperon n’est pas coupable

Commençons par lui.

Le fameux napperon.

Il est devenu malgré lui le symbole de tout ce dont le crochet contemporain aurait dû se débarrasser.

On le cite parfois avec un sourire.

« Mais non, le crochet aujourd’hui, ce n’est plus les napperons de grand-mère ! »

Pauvre napperon.

Il n’avait rien demandé.

Et surtout, regardons-le vraiment.

Certains ouvrages anciens présentent une finesse et une complexité extraordinaires. Il fallait maîtriser les points, les motifs, parfois travailler avec des fils extrêmement fins.

Ce qui a vieilli n’est pas nécessairement le savoir-faire.

C’est souvent l’usage que nous en faisions, les couleurs, les associations ou simplement notre regard esthétique.

Le problème n’était donc peut-être pas le napperon.

C’était que nous n’avions plus envie de le poser sous la télévision.

​

Une technique n’a pas d’époque

Une maille en l’air n’est ni ancienne ni moderne.

Une bride non plus.

Un granny square peut évoquer les années 1970

dans une combinaison orange, marron et jaune…

et devenir étonnamment contemporain dans

une palette complètement différente.

Le geste reste presque le même.

C’est ce que nous en faisons qui change.

Voilà pourquoi il serait probablement plus juste

de parler non pas du retour d’une technique,

mais de ses nouvelles interprétations.

Le crochet possède un vocabulaire.

Chaque génération écrit simplement

de nouvelles phrases avec.​​​​​​

​

​​​​

Les couleurs ont ouvert les fenêtres

Pendant longtemps, certaines images du crochet sont restées

associées dans notre mémoire à des palettes très reconnaissables.

Des tons naturels.

Des bruns.

Des orangés.

Des associations très contrastées.

Du blanc pour les ouvrages fins.

Mais regardez ce que permet une pelote aujourd’hui.

Des écrus très doux.

Des verts sauge.

Des bleus profonds.

Des roses poudrés.

Des couleurs franches.

Des mélanges inattendus.

Des monochromes.

Des dégradés.

Des palettes presque minimalistes.

Le même point change complètement de personnalité selon la couleur qu’on lui donne.

Un panier crocheté dans un coton écru épais ne raconte pas la même histoire que le même panier réalisé dans cinq couleurs vives.

Ni mieux.

Ni moins bien.

Autrement.

​

Les matières aussi ont changé le paysage

Coton fin.

Coton épais.

Laine.

Fibres synthétiques.

Mélanges.

Fils recyclés.

Fils rubans.

Fils très volumineux.

Matières duveteuses ou au contraire très structurées.

Le choix disponible permet au crochet d’explorer des usages extrêmement différents.

Un fil très fin peut produire un ouvrage presque aérien.

Un fil épais donnera immédiatement du volume et de la structure.

Une matière douce invitera au contact.

Une autre permettra à un panier de mieux tenir.

Et tout à coup, la matière n’est plus seulement ce avec quoi on crochète.

Elle participe au dessin de l’objet.

​

Le crochet est sorti du tiroir

Il fut une époque où beaucoup d’ouvrages au crochet appartenaient essentiellement à l’univers domestique.

Ils couvraient.

Protégeaient.

Décoraient.

Habillaient une table, un lit, un fauteuil.

Ces usages n’ont pas disparu.

Mais le crochet occupe aujourd’hui beaucoup d’autres territoires.

Il devient panier.

Cache-pot.

Suspension.

Coussin.

Objet mural.

Décoration.

Petit personnage.

Sac.

Accessoire.

Et bien sûr… vêtement.

​

Il est aussi sorti de la maison

Parce que le crochet ne revient pas seulement dans nos intérieurs.

Il revient sur nous.

Un châle posé sur les épaules.

Un gilet.

Un top d’été.

Un bonnet.

Une écharpe.

Une étole.

Un sac.

Une pièce entière ou simplement un détail.

Et là encore, nous retrouvons notre histoire de regard.

Un châle au crochet peut évoquer un ouvrage transmis dans une famille.

Mais changez sa forme, son fil, ses proportions et ses couleurs : il peut devenir une pièce parfaitement contemporaine.

Le geste n’a pas changé.

Le vestiaire autour de lui, oui.

​

Le vêtement ajoute une autre relation à la matière

Un objet décoratif est regardé.

Un vêtement est porté.

Il touche le corps.

Il bouge.

Il accompagne.

On découvre alors le crochet autrement.

Le poids du fil compte.

La souplesse.

Le tombé.

La chaleur.

La manière dont les points s’ouvrent ou se resserrent.

La matière que l’on trouvait magnifique en pelote peut se révéler trop rigide pour un vêtement.

Une autre, très simple en apparence, peut produire un mouvement superbe une fois travaillée.

Le crochet n’est plus seulement visuel.

Il devient une sensation.

​

Et le corps lui donne une nouvelle forme

Un châle plié sur une étagère n’est pas tout à fait le même objet que lorsqu’il repose sur des épaules.

Un gilet posé à plat n’existe pas encore complètement.

Il lui manque quelqu’un.

C’est peut-être l’une des particularités du vestiaire artisanal.

L’objet termine sa forme sur la personne qui le porte.

Il bouge avec elle.

Il se froisse.

Il s’assouplit parfois avec l’usage.

Il entre dans une garde-robe déjà existante.

Et s’il y trouve vraiment sa place, il cesse d’être :

« mon vêtement au crochet ».

Il devient simplement :

« mon châle ».

​

Le crochet peut être exubérant

Il faut aussi lui laisser ce droit.

Parce qu'à force de vouloir démontrer que le crochet

peut être élégant et contemporain,

nous pourrions être tentés de tout rendre beige.

Ce serait dommage.

Le crochet aime aussi la couleur.

Les fleurs.

Les volumes.

Les mélanges.

Les motifs.

Les créatures improbables.

Les vêtements qui se voient.

Les sacs qui ressemblent presque à des sculptures.

Les associations que personne n'aurait osé prévoir.

Il peut être joyeux.

Drôle.

Extravagant.

Parfois même un peu excessif.

Le contemporain n'est pas synonyme de discret.

​

Et il peut presque disparaître

À l'inverse, le crochet peut se faire très silencieux.

Une couverture monochrome.

Un panier posé près d'un canapé.

Une bordure sur un textile.

Un châle dans une couleur profonde.

Un coussin dont on remarque d'abord la texture avant de comprendre comment il a été fabriqué.

Il n'est pas nécessaire qu'un objet annonce à toute la pièce :

« Regardez ! Je suis au crochet ! »

Parfois, le savoir-faire se découvre seulement lorsqu'on s'approche.

Et cette discrétion peut être tout aussi contemporaine.

​

Les formes se sont libérées

Il y a aussi quelque chose que le crochet sait particulièrement bien faire :

construire en volume.

Augmenter.

Diminuer.

Tourner.

Former une courbe.

Créer un creux.

Repartir dans une autre direction.

Une surface peut devenir volume presque sans que l'on comprenne à quel moment la transformation s'est produite.

C'est ce qui permet de passer d'un cercle plat à un panier.

D'une forme abstraite à un animal.

D'une succession de rangs à un vêtement.

Le crochet n'est donc pas uniquement une manière de fabriquer une surface textile.

C'est aussi une manière de construire des formes avec du fil.

​

Puis Internet a ouvert une immense fenêtre

Pendant longtemps, notre représentation du crochet dépendait beaucoup de ce que nous avions autour de nous.

Les ouvrages de la famille.

Les magazines disponibles.

Les livres.

Les créations vues dans quelques boutiques.

Aujourd'hui, quelques minutes suffisent pour découvrir ce que quelqu'un fabrique au Japon, en Finlande, au Brésil ou dans la ville voisine.

Les idées circulent.

Les techniques aussi.

Une couleur en inspire une autre.

Un motif est réinterprété.

Un débutant découvre qu'il existe des milliers de manières de faire quelque chose qu'il imaginait très codifié.

Cette circulation accélère probablement les transformations esthétiques.

Mais elle produit aussi un paradoxe amusant.

Nous utilisons les outils les plus contemporains qui soient…

pour apprendre à faire quelque chose extrêmement lentement.

Un écran nous montre comment ralentir.

Voilà qui résume assez bien notre époque.

​

Le vieux et le nouveau ont commencé à vivre ensemble

Et c'est peut-être là que les choses deviennent les plus intéressantes.

Nous n'avons pas besoin de choisir.

Le napperon ou le panier contemporain.

La couverture ancienne ou le coussin moderne.

Le châle hérité ou celui que l'on vient de terminer.

Le granny square des années 1970 ou sa nouvelle interprétation.

Les objets peuvent se répondre.

Une technique ancienne — ou du moins ancienne à l'échelle de nos vies — peut habiter un intérieur contemporain.

Un motif transmis peut rencontrer une couleur actuelle.

Un objet hérité peut être posé à côté d'une création toute neuve.

La modernité n'exige pas toujours d'effacer ce qui la précède.

Elle peut aussi décider de le regarder autrement.

​

Et si le véritable changement était la liberté ?

Peut-être est-ce finalement cela, le nouveau visage du crochet.

Pas une nouvelle couleur.

Pas une nouvelle matière.

Pas un style particulier.

La liberté.

Faire un napperon si l'on aime les napperons.

Un immense plaid multicolore.

Un panier très sobre.

Un petit animal absurde.

Un châle élégant.

Un top d'été.

Une décoration complètement inutile mais qui nous fait sourire.

Apprendre un modèle traditionnel.

Puis le modifier.

Suivre exactement un patron.

Ou décider un jour de s'en éloigner.

Le crochet contemporain n'a peut-être pas remplacé l'ancien.

Il a simplement cessé de demander la permission d'être autre chose.

​

Alors oui, le crochet a changé de visage

Ou plutôt…

il en possède désormais beaucoup.

Celui de la transmission.

Celui du loisir.

Celui de l'artisanat.

Celui de la mode.

Celui de la décoration.

Celui de l'objet utile.

Celui de l'objet parfaitement inutile que nous gardons simplement parce que nous l'aimons.

Et c'est peut-être pour cela qu'il retrouve si facilement sa place aujourd'hui.

​

Il n'oblige plus nos maisons à adopter un style particulier.

Il n'oblige plus nos vêtements à raconter une époque.

Il peut entrer par petites touches.

Se mélanger à ce qui existe déjà.

Être ancien et nouveau.

Discret ou spectaculaire.

Hérité ou tout juste terminé.

​

Mais alors une question se pose.

Si le crochet peut aujourd'hui prendre autant de visages…

comment lui faire une place sans que notre maison ressemble à celle de tout le monde ?

​

Peut-être en commençant par accepter une idée toute simple :

une maison n'a pas besoin d'avoir un style parfaitement défini.

Elle a besoin de raconter ceux qui y vivent.

Et c'est là que nous allons entrer maintenant.

Dessus-de-lit ancien réalisé au crochet en Provence, composé de motifs granny squares, représentatif du crochet des années 1970.
Installation artistique monumentale au crochet, composée de grandes structures suspendues aux formes organiques et aux couleurs vives : bleu, rose, jaune, vert et orange.

Chapitre 9

Une maison qui ne ressemble qu'à elle-même

Il existe des maisons magnifiques dans lesquelles nous n’avons jamais vécu.

Nous les regardons dans les magazines.

Sur les écrans.

Dans les catalogues.

Tout semble parfaitement pensé.

Les couleurs se répondent.

Les coussins sont à leur place.

Aucun fil électrique ne dépasse.

Personne n’a posé ses lunettes au milieu de la table.

Et, détail assez remarquable, personne ne semble jamais avoir besoin de recharger son téléphone.

Ces maisons peuvent nous inspirer.

Nous donner une idée.

Une couleur.

Une envie.

Mais elles ne racontent pas encore notre histoire.

Parce qu’une maison devient vraiment la nôtre lorsque la vie commence à déranger un peu la décoration.

​

Au début, nous choisissons

Une couleur pour les murs.

Un canapé.

Une table.

Un meuble.

Des rideaux.

Nous cherchons une certaine harmonie.

Nous essayons d'imaginer l'ensemble.

Puis la vie intervient.

Quelqu'un nous offre un vase.

Nous rapportons un objet de voyage.

Un enfant fabrique quelque chose.

Nous héritons d'un meuble que nous n'aurions probablement jamais acheté.

Nous tombons amoureux d'une lampe qui n'était absolument pas prévue.

Une couverture arrive.

Un panier change trois fois de fonction.

Et progressivement, la maison commence à échapper au projet initial.

Heureusement.

​

Parce que nous n’habitons pas un style

Scandinave.

Bohème.

Minimaliste.

Rustique.

Contemporain.

Vintage.

Les mots sont utiles.

Ils permettent de décrire des univers, de chercher des idées, de comprendre ce qui nous attire.

Mais personne ne se réveille le matin en pensant :

« Aujourd’hui, je vais vivre de manière parfaitement cohérente avec mon style décoratif. »

Nous habitons avec des objets.

Et ces objets ne sont pas tous arrivés au même moment.

Ils ne viennent pas tous du même endroit.

Ils ne possèdent pas tous la même valeur.

Ils ne racontent pas tous la même époque.

C'est précisément ce mélange qui peut transformer un intérieur bien décoré en maison personnelle.

​

L’objet qui ne va avec rien

Nous en avons presque tous un.

Celui qui, théoriquement, ne devrait pas être là.

La couleur n'est pas la bonne.

Le style non plus.

Il est trop ancien.

Trop voyant.

Trop étrange.

Il faudrait probablement l'enlever pour que la pièce soit plus cohérente.

Mais il reste.

Parce qu'il appartenait à quelqu'un.

Parce qu'on nous l'a offert.

Parce que nous l'avons trouvé quelque part.

Parce que nous l'aimons.

Ou simplement parce qu'il est là depuis si longtemps que la maison semblerait plus étrange sans lui qu'avec lui.

Voilà peut-être la limite de toutes les règles de décoration.

Elles ne connaissent pas l'histoire des objets.

​

Une maison peut contenir plusieurs époques

Une vieille commode.

Une lampe contemporaine.

Une couverture crochetée il y a trente ans.

Un panier terminé la semaine dernière.

Une photographie récente dans un cadre ancien.

Pourquoi faudrait-il choisir ?

Nous avons parfois peur que les choses ne « fonctionnent pas ensemble ».

Mais ce qui les relie n'est pas nécessairement leur style.

Cela peut être nous.

Nous sommes le point commun.

Nous avons choisi certaines choses.

Reçu les autres.

Gardé celles-ci.

Hérité de celles-là.

Une maison personnelle n'est donc pas toujours le résultat d'une parfaite cohérence esthétique.

Elle peut être le résultat d'une cohérence beaucoup plus intime.

​

C’est ici que le fait main trouve naturellement sa place

Pas parce qu'une maison aurait besoin d'un quota d'artisanat.

Pas parce qu'il faudrait remplacer tous nos objets industriels par des créations uniques.

Ce serait aussi artificiel que l'inverse.

Mais un objet fait main peut introduire quelque chose de différent.

Une texture.

Une forme.

Une irrégularité légère.

Une histoire identifiable.

Nous savons parfois qui l'a fabriqué.

Nous savons pourquoi nous l'avons choisi.

Ou mieux encore, nous l'avons fabriqué nous-mêmes.

Il n'est alors pas seulement là parce qu'il correspond à la décoration.

Il est là parce qu'il nous appartient d'une manière particulière.

​

Le crochet sait très bien vivre avec les autres

Il n'a pas besoin d'occuper toute la pièce.

Un panier au crochet peut parfaitement vivre à côté d'un meuble industriel.

Une couverture faite main sur un canapé fabriqué en série.

Un coussin crocheté près d'une lampe très contemporaine.

Une création colorée dans une pièce sobre.

Un ouvrage ancien dans un intérieur moderne.

Il n'existe aucune obligation de construire autour de lui un décor entièrement artisanal.

Au contraire.

Le contraste peut lui donner toute sa présence.

Un objet n'a pas besoin que tout ce qui l'entoure lui ressemble pour trouver sa place.

Nous non plus, d'ailleurs.

​

La texture change parfois davantage une pièce que la couleur

Nous pensons beaucoup en couleurs lorsque nous décorons.

Quel bleu ?

Quel beige ?

Quel vert ?

Mais imaginons une pièce presque monochrome.

Du bois.

Un canapé clair.

Un mur neutre.

Puis ajoutons une couverture au crochet.

La couleur peut rester exactement dans la même gamme.

Et pourtant, quelque chose change.

Le relief accroche la lumière.

La matière donne envie de toucher.

La surface devient moins uniforme.

C'est là l'une des forces du textile dans une maison :

il ne se contente pas d'être regardé. Il donne une sensation à l'espace.

​

Un panier n’est jamais seulement un panier très longtemps

C'est l'un des grands mystères domestiques.

On lui attribue une fonction.

Plaids.

Jouets.

Pelotes.

Linge.

Puis, quelques semaines plus tard, il contient tout autre chose.

Les objets utiles entrent particulièrement facilement dans la vie d'une maison parce qu'ils finissent par s'adapter à elle.

Et le crochet possède ici une qualité intéressante : il peut produire des objets à la fois textiles et structurés.

Ils apportent de la matière sans être uniquement décoratifs.

Ils peuvent être beaux.

Et servir.

Parfois même servir à cacher très élégamment tout ce que nous ne savions pas où mettre cinq minutes avant l'arrivée des invités.

Il faut reconnaître cette fonction essentielle du panier.

​

Tout n’a pas besoin d’être utile

Mais défendons immédiatement le contraire.

Un objet a aussi le droit d'être parfaitement inutile.

Une petite création posée sur une étagère.

Une fleur crochetée.

Un personnage.

Une décoration saisonnière.

Arsène.

Aucune maison ne devrait être obligée de justifier chaque centimètre carré par une fonction.

Certains objets sont là simplement parce qu'ils nous amusent.

Parce qu'ils sont beaux.

Parce qu'ils évoquent quelqu'un.

Parce qu'ils nous font sourire lorsque nous passons devant.

L'utilité n'est pas la seule manière de mériter une place.

​

Et si nous l’avons fabriqué nous-mêmes…

Alors les règles deviennent encore plus étranges.

Un objet que nous n'aurions peut-être jamais acheté peut devenir parfaitement légitime parce que nous l'avons fait.

Le premier panier un peu bancal.

Le coussin dont nous changerions aujourd'hui les couleurs.

La petite création d'un enfant.

Ils peuvent rester longtemps après que nos goûts ont changé.

Parce qu'ils appartiennent à une autre catégorie.

Ils ne sont plus seulement des éléments de décoration.

Ce sont des traces de nous-mêmes à un moment donné.

​

Une maison évolue avec ceux qui l’habitent

Voilà pourquoi il est probablement impossible de terminer vraiment une maison.

Nous pouvons terminer des travaux.

Achever l'aménagement d'une pièce.

Enfin trouver le meuble que nous cherchions depuis des mois.

Mais la maison continuera à changer.

Un enfant grandira.

Une passion apparaîtra.

Un objet cassera.

Un autre sera offert.

Une création arrivera.

Une couleur dont nous étions certains finira par nous fatiguer.

Nous déplacerons un meuble.

Puis nous le remettrons exactement à sa place six mois plus tard.

Une maison vivante est une composition provisoire.

Elle ressemble à ceux qui l'habitent aujourd'hui, pas nécessairement à ceux qu'ils seront demain.

​

Cela change aussi notre manière d’acheter

Si nous cessons de chercher à « finir » notre décoration, nous pouvons peut-être choisir autrement.

Avons-nous réellement besoin de cet objet ?

Nous plaît-il vraiment ?

Ou nous plaît-il parce que nous l'avons vu partout ?

Est-ce que nous pouvons imaginer le garder lorsque la tendance sera passée ?

Est-ce qu'il apporte quelque chose que nous n'avons pas déjà ?

Ces questions ne concernent d'ailleurs pas uniquement l'artisanat.

Un objet industriel très bien choisi peut nous accompagner pendant des décennies.

Un objet fait main acheté sans réfléchir peut finir au fond d'un placard.

Le mode de fabrication ne remplace jamais notre propre discernement.

​

Le crochet n’a donc pas besoin de conquérir la maison

Cette idée est importante.

Si le crochet revient dans nos intérieurs, le but n'est certainement pas d'en mettre partout.

Un plaid.

Deux paniers.

Trois coussins.

Des cache-pots.

Une suspension.

Une tenture.

Puis soudain, quelqu'un doit intervenir.

Le crochet peut parfaitement être magnifique et devenir beaucoup trop présent.

Comme n'importe quelle matière.

Comme n'importe quelle couleur.

Comme n'importe quelle tendance.

Le secret n'est peut-être pas de faire entrer davantage de crochet dans nos maisons.

Mais de faire entrer le bon objet, au bon endroit, pour les bonnes raisons.

​

Et le vestiaire obéit exactement à la même règle

Nous pouvons appliquer tout cela à ce que nous portons.

Il n'est pas nécessaire d'avoir une garde-robe artisanale pour aimer un châle fait main.

Une seule pièce peut devenir celle que l'on porte sans cesse.

Elle peut être associée à des vêtements très simples, achetés ailleurs, fabriqués autrement.

Le crochet n'a pas besoin d'imposer un personnage à celui qui le porte.

Il peut simplement rejoindre ce qui existe déjà.

Et c'est peut-être là qu'un vêtement trouve vraiment sa place :

lorsqu'on cesse de réfléchir à la manière de le porter.

On le prend.

Parce qu'on l'aime.​​​

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​

Peut-être cherchons-nous moins un style qu’une présence

Nous pensions parler du retour du crochet.

Et depuis plusieurs chapitres, nous parlons finalement d'autre chose.

Du temps.

Des mains.

Des personnes.

Des souvenirs.

De ce que nous choisissons de garder.

Alors peut-être que le crochet trouve aujourd'hui une place dans nos maisons non parce qu'une tendance l'y autorise.

Mais parce qu'il possède certaines qualités que nous avons recommencé à rechercher dans les objets qui nous entourent.

De la matière.

Une origine compréhensible.

Une présence.

Parfois une histoire.

Et cette possibilité merveilleuse de regarder quelque chose et de pouvoir dire :

« Celui-là, je sais pourquoi il est ici. »

Peut-être est-ce finalement cela, une maison qui ne ressemble qu'à elle-même.

​​

Une maison qui ne ressemble qu’à elle-même n’est pas une maison parfaite

Elle possède des choses magnifiques.

D'autres beaucoup plus ordinaires.

Du neuf.

Du vieux.

Du fait main.

Du fabriqué en série.

Des objets choisis avec soin.

Quelques erreurs d'achat.

Des cadeaux que nous adorons.

D'autres que nous gardons peut-être surtout parce que nous aimons la personne qui les a offerts.

Elle contient des contradictions.

Et malgré tout, lorsque nous rentrons chez nous, nous la reconnaissons.

C'est cela qui compte.

Chapitre 10

Faire entrer le crochet chez soi... et le porter aujourd'hui

Nous y voilà.

Nous avons parlé pendant neufs chapitres avant de nous autoriser à déplacer un coussin.

Cela peut sembler beaucoup de réflexions pour un simple coussin.

Mais peut-être fallait-il tout ce chemin pour comprendre une chose :

faire entrer le crochet chez soi ne commence pas par une règle de décoration.

​

Cela commence par une envie.

Une matière que l'on aime toucher.

Une couleur.

Un objet dont on a besoin.

Un ouvrage dont on tombe amoureux.

Une création que l'on a envie d'essayer soi-même.

Ou ce châle aperçu quelque part et auquel on pense encore trois jours plus tard.

Alors oublions quelques instants les tendances.

Regardons simplement comment le crochet peut trouver sa place dans nos maisons et dans nos vestiaires d'aujourd'hui.

​

Commencer par une seule chose

C'est probablement le conseil le plus simple.

Et le plus utile.

Si vous aimez le crochet mais ne savez pas comment l'intégrer chez vous, ne cherchez pas à créer immédiatement un « univers crochet ».

Choisissez un objet.

Un panier.

Une couverture.

Un coussin.

Une décoration.

Celui qui vous plaît vraiment.

Posez-le quelque part.

Puis vivez avec.

Vous découvrirez très vite s'il manque quelque chose autour de lui.

Ou si, au contraire, il suffisait parfaitement à lui tout seul.

​

Regardez d’abord ce qui existe déjà

Avant de choisir la couleur d'un ouvrage, regardez votre maison.

Pas celle que vous aimeriez avoir un jour.

La vraie.

Votre canapé.

Votre sol.

Vos meubles.

Les textiles déjà présents.

Les objets auxquels vous tenez.

Quelles couleurs reviennent ?

Quelles matières ?

Votre intérieur est-il déjà très chargé visuellement ?

Plutôt sobre ?

Très coloré ?

Le crochet n'a pas besoin de transformer cette identité.

Il peut simplement la rejoindre.

​

Jouer avec la texture avant de jouer avec la couleur

Nous l'avons vu : le crochet possède déjà une forte présence visuelle grâce à ses points.

C'est un avantage considérable.

Dans une pièce sobre, un ouvrage peut rester dans une palette très simple tout en apportant beaucoup de caractère.

Écru sur écru.

Beige avec du bois.

Gris sur gris.

Une seule couleur profonde.

Le relief fera une partie du travail.

À l'inverse, dans un intérieur où beaucoup de textures sont déjà présentes, un point simple et une matière plus discrète pourront créer un meilleur équilibre.

La couleur n'est pas le seul langage du crochet.

​

Mais surtout, n’ayez pas peur des couleurs

Parce qu'il faut immédiatement dire le contraire.

Si votre canapé est beige, rien dans la Constitution ne vous oblige à poser dessus un coussin écru.

Une couleur franche peut réveiller une pièce.

Une couverture peut reprendre une petite teinte déjà présente dans un tableau.

Un panier peut être celui qui ose le bleu.

Un coussin peut être complètement déraisonnable.

La couleur est aussi une manière très simple de faire entrer de la joie dans une maison.

Et si vous fabriquez vous-même, profitez de ce privilège extraordinaire :

vous pouvez choisir exactement la couleur dont vous avez envie.

Même si elle n'est pas « tendance ».

​

Le panier : probablement le plus facile à adopter

Le crochet et le panier s'entendent particulièrement bien.

Le volume permet de montrer la texture.

Et surtout, le panier sert.

Dans une entrée, il peut accueillir de petits accessoires.

Dans un salon, des pelotes ou une couverture.

Dans une chambre d'enfant, de petites affaires.

Dans un espace de travail, tout ce que l'on préférerait

ne pas voir dispersé sur le bureau.

Sa fonction peut évoluer.

Sa place aussi.

Et c'est justement ce qui permet à un objet artisanal de

devenir véritablement domestique :

on finit par l'utiliser sans penser qu'il est artisanal.

Il fait simplement partie de la maison.

​

La couverture : la grande tentation

Une couverture au crochet possède une présence différente.

Elle occupe davantage d'espace.

Elle apporte immédiatement de la matière et parfois beaucoup de couleur.

Il vaut donc mieux réfléchir à l'effet recherché.

Si elle est très travaillée, très colorée ou composée de nombreux motifs, elle peut devenir la pièce forte.

Dans ce cas, inutile de demander aux coussins, au tapis et aux rideaux de participer eux aussi au concours.

Laissez-la respirer.

À l'inverse, une couverture monochrome peut se fondre beaucoup plus facilement dans un intérieur tout en apportant du relief.

Et puis il existe une troisième possibilité.

La couverture qui ne va objectivement avec rien…

mais qui appartenait à quelqu'un.

Celle-là bénéficie d'un règlement particulier.

Elle va où elle veut.

​

Les coussins : le terrain de jeu

Si vous avez envie d'essayer des motifs, des textures ou des couleurs sans transformer toute une pièce, les coussins offrent un excellent terrain d'expérimentation.

Mais évitez peut-être le réflexe :

un coussin crocheté = tous les coussins crochetés.

Mélangez.

Un coussin au crochet.

Un autre en tissu.

Un uni.

Un motif.

Une matière lisse à côté d'une matière très texturée.

Le crochet ressort souvent davantage lorsqu'il peut dialoguer avec quelque chose de différent.

​

Les petits objets : attention à la colonisation

C'est ainsi que tout commence.

Une petite fleur.

Puis une décoration.

Puis un cache-pot.

Puis une autre petite décoration parce qu'elle allait tellement bien avec la première.

Et un jour, chaque surface horizontale de la maison possède son petit objet au crochet.

Si cela vous rend heureux, très bien.

Mais si vous recherchez un intérieur plus calme, appliquez une règle toute simple :

tout ce que l'on sait fabriquer n'a pas nécessairement besoin d'être exposé en même temps.

Faites tourner les objets.

Rangez-en certains.

Changez selon les saisons.

La maison respirera.

Et vous aurez le plaisir de les redécouvrir.

​

Et les créations étranges ?

Gardez-en au moins une.

L'objet amusant.

Celui qui ne sert à rien.

La créature.

La couleur improbable.

Le projet que quelqu'un vous a mis au défi de réaliser.

Nous avons suffisamment parlé d'Arsène pour savoir qu'il n'est pas nécessaire qu'un objet soit utile ou parfaitement coordonné pour mériter sa place.

Une maison a également besoin d'humour.

Nous ne sommes pas obligés de décorer sérieusement.

​

Mélanger ancien et contemporain

Vous possédez une création héritée ?

Avant de la ranger parce qu'elle vous semble démodée, essayez de la sortir de son contexte.

Un ouvrage ancien entouré uniquement d'objets anciens raconte une époque.

Le même ouvrage posé dans un intérieur contemporain peut raconter une histoire.

Un couvre-lit.

Une dentelle.

Un petit ouvrage au crochet.

Il n'est pas toujours nécessaire de transformer l'objet.

Parfois, il suffit de changer ce qui l'entoure.

Le contraste peut révéler ce que l'habitude avait fini par rendre invisible.

​

Et maintenant, ouvrons l’armoire

Parce que le crochet ne s'arrête pas à la porte du salon.

Et peut-être que certaines personnes qui n'imagineraient jamais poser une couverture crochetée chez elles adoreraient en porter.

Commençons là aussi par quelque chose de simple.

Un accessoire.

Une écharpe.

Un bonnet.

Une étole.

Un châle.

Un sac.

Une pièce qui rejoint facilement ce que vous portez déjà.

Le but n'est pas d'avoir l'air de « porter du crochet ».

Le but est de porter quelque chose que vous aimez.

​​

​

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La matière décide beaucoup

Un vêtement au crochet ne doit pas seulement être beau sur une photographie.

Il doit vivre sur un corps.

Avant de choisir un fil, pensez donc à l'usage.

Cherchez-vous de la chaleur ?

De la légèreté ?

Un tombé fluide ?

Une pièce structurée ?

Un vêtement d'été ?

Un accessoire pour l'hiver ?

Un fil magnifique mais très lourd peut être parfait pour un objet et beaucoup moins agréable sur les épaules.

Un coton peut offrir un rendu très différent d'une laine ou d'un mélange de fibres.

Ici, plus encore que dans la décoration :

la matière doit servir l'usage.

​

Et la taille ?

Le crochet fait main possède un avantage intéressant : il peut souvent être adapté.

Une longueur.

Une largeur.

Parfois une forme.

Mais personnaliser ne signifie pas improviser sans réfléchir.

Pour un vêtement, quelques centimètres peuvent modifier considérablement le tombé.

Il faut essayer.

Mesurer.

Observer.

Et accepter parfois de défaire.

Oui.

Encore.

Le crochet nous avait prévenus dès le chapitre 2.

​

Une pièce forte suffit souvent

Un gilet très travaillé ?

Laissez-le parler.

Un châle très coloré ?

Il peut parfaitement accompagner une tenue simple.

Un sac au crochet spectaculaire ?

Il n'a probablement pas besoin d'être assorti à un bonnet, une écharpe et des manchettes réalisées dans le même point.

À moins que vous en ayez envie.

Parce qu'il faut nous méfier d'une autre forme de règle :

celle qui transforme le bon goût en interdiction de s'amuser.

La sobriété est une possibilité. Pas une obligation morale.

​

Porter ce que l’on a fait soi-même

Voilà encore une expérience particulière.

On termine une pièce.

On la regarde.

Puis arrive le moment de sortir avec.

Et soudain, l'objet quitte l'univers protégé de l'atelier.

Il devient vêtement.

Quelqu'un demande :

« Où l'as-tu trouvé ? »

Et la réponse arrive :

« Je l'ai fait. »

Nous retrouvons la petite phrase du chapitre 4.

Mais elle a changé.

Ce n'est plus le premier carré que l'on montre fièrement autour d'une table.

C'est quelque chose qui est entré dans notre vie.

Le savoir-faire est devenu usage.

​

Et si quelqu’un d’autre l’a fabriqué ?

Alors posez des questions.

Quelle matière ?

Comment l'entretenir ?

La pièce peut-elle être réparée ?

Comment a-t-elle été fabriquée ?

Qui l'a faite ?

Choisir une création artisanale ne consiste pas uniquement à regarder son apparence.

Nous l'avons appris tout au long de ce Guide.

Le plaisir peut parfaitement cohabiter avec la curiosité.

Et parfois, connaître l'histoire d'un objet nous donne encore davantage envie de le porter ou de le garder.

​

Ne transformons pas nos maisons en vitrines du fait main

C'est peut-être le conseil pratique qui résume tous les autres.

Le crochet doit pouvoir vivre.

Un panier doit pouvoir contenir quelque chose.

Une couverture être utilisée.

Un châle être porté.

Un coussin être écrasé.

Un doudou être câliné.

Un objet peut évidemment être décoratif.

Mais si nous choisissons le fait main uniquement pour le regarder de loin de peur de l'abîmer, nous risquons de passer à côté d'une partie de son histoire.

Les objets sont aussi faits pour vivre.

Et vivre laisse des traces.

Nous le savons maintenant.

​

Alors, par où commencer ?

Regardez autour de vous.

Qu'est-ce qui vous manque réellement ?

Un endroit pour ranger les plaids ?

Un peu de texture sur le canapé ?

Une couverture ?

Une pièce légère pour les soirées fraîches ?

Un châle pour l'hiver ?

Un projet amusant à fabriquer ?

Un cadeau ?

Commencez là.

Pas par :

« Qu'est-ce qui est à la mode ? »

Mais par :

« Qu'est-ce qui aurait une place dans ma vie ? »

Puis choisissez la matière.

La couleur.

La forme.

Décidez si vous voulez acheter, fabriquer ou apprendre.

Prenez votre temps.

Et si, au milieu du projet, vous changez d'avis…

vous savez maintenant quoi faire.

Tirez doucement sur le fil.

Défaites.

Et recommencez.

​

Nous sommes revenus à la première maille

C'est étrange.

Nous pensions apprendre comment faire entrer le crochet dans une maison.

Et nous retrouvons exactement ce que nous avions découvert au commencement.

Le temps.

Le geste.

Le choix.

Faire.

Défaire.

Apprendre.

Puis vivre avec ce que nous avons créé ou choisi.

Peut-être que le crochet n'a finalement jamais demandé une place particulière.

Il ne demande pas une maison bohème.

Ni une garde-robe rétro.

Ni une passion pour l'artisanat.

Il demande simplement que nous lui trouvions une place qui ait du sens pour nous.

Une seule peut suffire.

Un panier.

Une couverture.

Un châle.

Une petite création faite par un enfant.

Un objet hérité.

Un kraken.

Et c'est peut-être ainsi que les choses restent.

Non parce qu'elles correspondent parfaitement à nos maisons.

Mais parce qu'un jour, sans vraiment nous en apercevoir,

nos maisons ont commencé à leur ressembler un peu.

Le châle : bien plus contemporain qu’on ne le croit

Il traîne derrière lui une réputation.

Le mot lui-même évoque parfois un vêtement d'une autre époque.

Et pourtant.

Posez un châle sur un jean et un haut très simple.

Sur une robe.

Sur les épaules un soir d'été.

Sous un manteau en hiver selon sa matière et son volume.

Tout change.

La couleur compte.

La forme.

Le point.

Le tombé.

Le fil.

Un châle n'est pas ancien ou moderne par nature.

Comme le crochet lui-même, il prend l'époque de celui qui le porte.

Chapitre 11

Et s'il ne s'agissait pas d'un retour ?

Il n’y a presque rien.

Un crochet.

Un fil.

Deux mains.

Nous étions partis de là.

D’une boucle.

Puis d’une autre.

D’un geste tellement petit qu’il semblait presque impossible qu’il puisse nous emmener très loin.

Et pourtant.

Nous avons traversé le temps.

Nous avons rencontré des mains.

Celles qui savent.

Celles qui apprennent.

Celles qui montrent.

Celles qui hésitent.

Celles qui défont ce qu’elles viennent de faire et recommencent.

Nous avons croisé des grand-mères, des enfants, des élèves, des artisans.

Des objets transmis.

D’autres tout juste terminés.

Des couvertures.

Des paniers.

Des vêtements.

Quelques premières créations un peu maladroites.

Et même un kraken qui n’était absolument pas prévu dans cette histoire.

Tout cela à partir d’un fil.

Alors peut-être pouvons-nous enfin revenir à notre question.

​

Pourquoi le crochet revient-il dans nos maisons ?

Nous pourrions répondre qu’il est redevenu tendance.

Ce serait vrai, au moins en partie.

La mode redécouvre régulièrement des formes, des matières et des techniques qu’elle avait délaissées.

Les couleurs changent.

Les silhouettes reviennent.

Les objets sont réinterprétés.

Les images circulent.

Et le crochet retrouve les vitrines, les maisons, les réseaux, les garde-robes.

Mais après tout ce chemin, cette réponse paraît terriblement petite.

Parce qu’une tendance peut expliquer pourquoi nous voyons davantage le crochet.

Elle explique beaucoup moins bien pourquoi certaines personnes éprouvent soudain l’envie de prendre le crochet dans leurs propres mains.

​

Peut-être cherchons-nous quelque chose

Pas tous.

Pas tout le temps.

Et certainement pas de la même manière.

Mais dans un quotidien où tant de choses deviennent rapides, immédiates et invisibles, fabriquer nous confronte à une expérience différente.

Nous voyons ce que nous faisons.

Nous savons pourquoi l’objet avance.

Si nous arrêtons, il s’arrête.

Si nous nous trompons, l’erreur reste là jusqu’à ce que nous décidions quoi en faire.

Si nous voulons terminer, il faudra continuer.

Maille après maille.

Il n’y a pas de raccourci.

Et, curieusement, c’est peut-être justement ce que nous venons chercher.

​

Nous pensions peut-être vouloir un objet

Un châle.

Une couverture.

Un petit animal.

Un panier.

Puis nous découvrons que l’objet n’était qu’une partie de l’histoire.

Il y avait aussi le moment passé à le fabriquer.

La difficulté surmontée.

Le choix d’une couleur.

La satisfaction de voir apparaître une forme.

La fierté de dire :

« C’est moi qui l’ai fait. »

Et parfois le plaisir, beaucoup moins philosophique mais tout aussi essentiel, de fabriquer quelque chose simplement parce que cela nous amuse.

Nous avions envie d’un objet.

Nous avons découvert le plaisir de faire.

​

Puis quelqu’un s’est assis à côté de nous

« Tu me montres ? »

Et le geste a commencé à voyager.

C’est peut-être une grand-mère.

Une amie.

Une professeure.

Une vidéo.

Un livre.

Quelqu’un rencontré dans un atelier.

Peu importe finalement le chemin.

Une personne savait quelque chose qu’une autre ne savait pas encore.

Puis, un jour, celle qui apprenait a su à son tour.

Et peut-être qu’elle a même demandé quelque chose que celle qui enseignait n’avait jamais essayé.

Un kraken, par exemple.

Alors les rôles ont changé.

Le professeur a cherché.

L’élève a provoqué une idée.

Et nous avons découvert que transmettre ne signifiait pas seulement conserver ce qui existait.

Transmettre pouvait aussi créer ce qui n’existait pas encore.

​

Voilà pourquoi un savoir-faire reste vivant

Pas parce qu’on le protège du changement.

Mais parce qu’on l’autorise à continuer.

Une génération ne fait pas exactement ce que faisait la précédente.

Elle change les couleurs.

Les matières.

Les usages.

Les formes.

Elle apprend parfois autrement.

Elle regarde une vidéo là où quelqu’un d’autre ouvrait autrefois un livre.

Elle porte le crochet là où une autre génération le posait sur un meuble.

Elle transforme un carré en vêtement.

Un fil épais en panier.

Quelques mailles en animal.

Et parfois, elle refait exactement le napperon de sa grand-mère.

Parce qu’elle en a envie.

C’est aussi cela, la liberté.

​

Et les objets commencent leur propre voyage

Certains seront utilisés puis oubliés.

D’autres seront donnés.

Usés.

Réparés.

Transformés.

Certains disparaîtront lors d’un déménagement.

Et quelques-uns resteront.

Nous ne savons jamais exactement lesquels.

C’est peut-être la partie la plus belle.

On ne fabrique pas un souvenir.

On fabrique un objet qui, peut-être, en deviendra un.

Le reste appartient au temps.

​

Un jour, quelqu’un ouvrira peut-être une boîte

Il trouvera une petite couverture.

Un vêtement.

Un ouvrage dont la couleur semblera appartenir à une autre époque.

Peut-être demandera-t-il :

« C’est qui qui avait fait ça ? »

Et quelqu’un répondra.

Alors, pendant quelques minutes, l’objet recommencera à raconter.

Pas seulement sa propre histoire.

Celle d’une personne.

D’une naissance.

D’une maison.

D’un hiver.

D’un cadeau.

D’une époque.

La personne qui l’a fabriqué ne pouvait pas savoir que, des années plus tard, quelques mailles suffiraient à faire revenir son souvenir.

Elle faisait simplement ce que font les mains depuis que les humains fabriquent :

elle laissait quelque chose derrière elle.

​

Mais tout n’a pas besoin de devenir un héritage

Ce serait beaucoup trop lourd.

Nous avons aussi le droit de crocheter une chose parfaitement inutile.

De la rater.

De la défaire.

De l’offrir.

De nous en séparer.

De changer d’avis.

De fabriquer un objet qui ne traversera aucune génération mais nous aura donné trois soirées merveilleuses.

Tout ce que nous faisons n’a pas besoin de devenir précieux.

Tout ce que nous apprenons n’a pas besoin de devenir productif.

Tout ce que nous aimons n’a pas besoin de durer éternellement.

Parfois, le moment suffit.

​

Et nos maisons ?

Elles continueront à changer.

Heureusement.

De nouveaux objets entreront.

D’autres partiront.

Un panier changera de fonction.

Une couverture vieillira.

Un châle attendra l’hiver.

Une création d’enfant restera beaucoup plus longtemps que prévu sur une étagère.

Le neuf rencontrera l’ancien.

L’industriel côtoiera l’artisanal.

Le parfaitement choisi vivra à côté de l’objet qui ne va avec absolument rien.

Et tout cela formera une maison.

Pas une maison parfaite. La nôtre.

​

Alors, le crochet revient-il vraiment ?

Peut-être que nous avons posé la mauvaise question.

Pour revenir, encore faudrait-il avoir complètement disparu.

Or quelque part, pendant toutes ces années où nous pensions le crochet démodé, des mains ont continué.

Dans des maisons.

Des ateliers.

Des associations.

Des familles.

Des cours.

Certaines ont appris.

D’autres ont transmis.

D’autres encore ont simplement continué à faire.

Le fil n’a jamais été complètement coupé.

Nous avions peut-être simplement cessé de le regarder.

​

Ce qui revient, c’est peut-être notre attention

Notre attention pour la matière.

Pour le temps nécessaire.

Pour la personne derrière l’objet.

Pour ce que nos propres mains sont encore capables d’apprendre.

Notre envie de comprendre comment les choses sont faites.

Notre plaisir à posséder parfois moins d’objets, mais à savoir pourquoi certains sont là.

Notre besoin aussi, peut-être, de retrouver dans un monde extrêmement rapide quelques activités qui acceptent encore de prendre le temps qu’elles prennent.

Alors non.

Le crochet n’est probablement pas revenu du passé pour envahir nos salons.

C’est notre regard qui est revenu vers lui.

​

Et maintenant ?

Peut-être ne se passera-t-il rien.

Vous refermerez ce Guide.

Vous regarderez votre maison.

Et vous passerez à autre chose.

C’est très bien.

​

Peut-être sortirez-vous un ouvrage que vous aviez rangé.

Peut-être regarderez-vous autrement le vieux châle que quelqu’un avait fabriqué.

Peut-être aurez-vous envie de demander à une personne :

« Qui t’a appris ? »

Peut-être choisirez-vous un jour un objet fait main en pensant davantage aux mains qui l’ont fabriqué.

​

Ou peut-être achèterez-vous une pelote.

Un crochet.

Vous regarderez une vidéo.

Vous demanderez à quelqu’un de vous montrer.

Vous ferez une boucle.

Puis une autre.

La première sera probablement trop serrée.

La suivante beaucoup trop grande.

Vous ne saurez plus très bien où piquer.

Vous déferez.

Vous recommencerez.

​

Et puis, à un moment, quelque chose apparaîtra entre vos mains.

Ce ne sera peut-être pas très droit.

Ce ne sera certainement pas parfait.

Mais ce sera là.

​

Et vous comprendrez alors quelque chose qu’aucun Guide ne peut véritablement expliquer.

La différence entre regarder quelqu’un faire… et faire.

Il n’y a presque rien.

Un crochet.

Un fil.

Deux mains.

Et tout peut recommencer.

Écrit et illustré par Fabelline Créations

Maison d'artisanat au crochet où chaque création est pensée

pour accompagner les plus beaux souvenirs d'une vie.

Merci d'avoir poussé la porte de la maison Fabelline

Merci d'avoir poussé la porte de la Maison Fabelline.

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