
Le dossier des souvenirs perdus...
Une mystérieuse boîte apparaît un matin sur le bureau de Sissi. À la SPA, l'affaire mobilise aussitôt Lucienne, Marjolaine, Clotaire et même Arsène, chef de la sécurité. Mais derrière cette étrange découverte se cache une question bien plus tendre : que deviennent les petits objets qui, un jour, finissent par contenir toute une enfance ?

Ce matin-là, au siège de la Société Protectrice des Amigurumis, Sissi trouva une boîte sur son bureau.
Une toute petite boîte.
Elle était posée bien au milieu des dossiers en attente, entre le registre des adoptions et la tasse dans laquelle Sissi rangeait ses crayons — parce qu'à la SPA, personne n'avait encore réussi à lui expliquer pourquoi une tasse devait obligatoirement contenir du café.
Sissi ajusta ses lunettes.
Sur le couvercle, une étiquette.
« À ouvrir quand tu seras grand. »
Pas de nom.
Pas d'adresse.
Pas d'expéditeur.
Sissi regarda la boîte.
Puis l'étiquette.
Puis de nouveau la boîte.
— Lucienne ?
La Directrice Générale passa la tête par la porte.
— Oui ?
— Nous avons un problème.
Lucienne entra immédiatement dans le bureau.
À la SPA, les problèmes pouvaient être de plusieurs natures : un amigurumi refusant son affectation, un dossier de câlins incomplet, Clotaire coincé quelque part où il n'aurait jamais dû entrer…
Mais une boîte anonyme ?
C'était inédit.
Lucienne se pencha.
— Tu l'as ouverte ?
Sissi parut offensée.
— Certainement pas.
— Tu l'as secouée ?
— Non !
Une petite voix s'éleva derrière elles.
— Moi, je peux.
Clotaire venait d'apparaître.
— NON ! crièrent Sissi et Lucienne.
Protocole de sécurité
Il fut décidé que personne ne toucherait plus à rien.
Sissi sortit immédiatement le classeur rouge portant la mention :
PROCÉDURES EXCEPTIONNELLES – CAS RARES, ÉTRANGES OU POTENTIELLEMENT EMBARRASSANTS.
La boîte n'entrait dans aucune catégorie connue.
Il fallut donc appeler Arsène.
Arsène, chef de la sécurité de la SPA.
Il arriva quelques minutes plus tard avec le sérieux d'un amigurumi auquel on venait de confier la sécurité du monde entier.
— Personne n'a touché à la boîte ?
Clotaire leva timidement une patte.
— J'ai touché la table.
Arsène le regarda.
— Éloigne-toi.
Clotaire recula de trois pas.
Arsène commença l'inspection.
Il fit le tour de la boîte.
Une fois. Deux fois.
Puis une troisième, dans l'autre sens.
Il examina le couvercle, les angles, le dessous, le ruban et même l'étiquette.
Longuement.
Sissi prit des notes.
— Alors ?
Arsène ne répondit pas.
Il posa délicatement une patte sur la boîte.
Attendit.
Puis l'autre.
Attendit encore.
— Pas d'échauffement anormal.
Sissi nota.
— Pas de bruit suspect.
Elle nota.
— Pas d'odeur inhabituelle.
Elle nota encore.
Clotaire leva la patte.
— Et pour les biscuits ?
Tout le monde se retourna.
— S'il y a des biscuits dedans, expliqua-t-il, je pense qu'il faudrait vérifier leur innocuité aussi.
Arsène l'ignora.
Après quelques minutes supplémentaires d'investigations extrêmement poussées, il se redressa.
— Inspection terminée.
Tout le monde retint son souffle.
— La boîte ne présente aucun danger apparent. J'autorise son déplacement et son ouverture dans le cadre d'un usage normal.
Sissi inscrivit soigneusement la conclusion dans le registre.
BOÎTE DÉCLARÉE INOFFENSIVE PAR LE CHEF DE LA SÉCURITÉ.
Arsène ajouta :
— Sous surveillance.
Évidemment.
Que met-on dans un souvenir ?
La boîte fut déposée au centre de la grande table.
Personne ne l'ouvrit.
Parce qu'après tout, l'étiquette disait bien :
« À ouvrir quand tu seras grand. »
Et aucun membre de la SPA ne pouvait affirmer avec certitude être suffisamment grand.
Lucienne finit par demander :
— Mais qu'est-ce qu'il y a dedans ?
— Des souvenirs, répondit Marjolaine.
Elle venait d'arriver, attirée par cette affaire qui, selon elle, présentait « un potentiel narratif considérable ».
Clotaire réfléchit.
— Ça ressemble à quoi, un souvenir ?
Personne ne répondit tout de suite.
Alors chacun chercha.
— Une photo, proposa Marjolaine.
— Un ruban, dit Lucienne. Celui d'un premier cadeau, par exemple.
Sissi sourit.
— Une petite mèche de cheveux.
— Une chaussette ! lança Clotaire.
— Pourquoi une chaussette ?
— Parce qu'elles deviennent toutes petites quand les bébés grandissent.
Pour une fois, personne ne trouva rien à redire.
— Un bracelet de maternité, ajouta Sissi. Une première carte. Un dessin. Une photo un peu floue qu'on n'arrive jamais à jeter…
Clotaire leva de nouveau la patte.
— Un biscuit ?
— Non.
— Même emballé ?
— Non.
— Un tout petit ?
— Clotaire.
— D'accord.
Il baissa la patte.
Le silence revint autour de la petite boîte.
Et soudain, une voix demanda :
— Et nous ?
Tout le monde se retourna.
Un petit amigurumi, qui attendait tranquillement son départ vers sa nouvelle maison, observait la boîte depuis un moment.
— Vous quoi ? demanda Sissi.
— Nous aussi, on peut aller dans une boîte à souvenirs ?
Sissi resta silencieuse.
— Je veux dire… continua le petit amigurumi, quand un enfant nous aime très fort… et puis qu'il grandit…
Il hésita.
— Est-ce qu'on devient un souvenir ?
Cette fois, personne ne répondit immédiatement.
Même Clotaire ne trouva rien à ajouter.
Lucienne regarda la petite boîte.
Puis le petit amigurumi.
Et sa voix se fit plus douce.
— Je crois que oui.
Le rapport de Sissi
En fin de journée, Sissi retourna à son bureau.
La petite boîte était toujours là.
Fermée.
Son mystère intact.
Elle ouvrit le grand registre de la SPA et rédigea le compte rendu de l'incident.
DOSSIER N° 0908 – AFFAIRE DE LA BOÎTE SANS PROPRIÉTAIRE
Objet découvert à 8 h 47 sur le bureau du secrétariat.
Inspection effectuée par Arsène, chef de la sécurité.
Innocuité constatée.
Ouverture non effectuée.
Contenu supposé : souvenirs.
Sissi s'arrêta.
Puis elle ajouta une dernière observation :
« Nous pensions jusqu'à présent que les amigurumis étaient adoptés pour jouer, consoler, accompagner les siestes et recevoir un nombre raisonnablement élevé de câlins.
L'enquête de ce jour nous oblige à compléter cette définition.
Il semblerait que certains d'entre eux reçoivent, sans le savoir, une mission supplémentaire.
Ils gardent un morceau d'enfance. »
Elle referma le registre.
Puis regarda une dernière fois la petite boîte.
Demain, quelqu'un viendrait peut-être la chercher.
Ou peut-être pas.
Mais elle resterait fermée.
Parce que certains souvenirs n'ont pas besoin d'être ouverts pour que l'on sache qu'ils sont précieux.
Note complémentaire du chef de la sécurité
À 18 h 03, Arsène demanda que soit ajoutée au dossier la mention suivante :
« La boîte demeure sous surveillance jusqu'à nouvel ordre. »
À 18 h 07, Clotaire demanda si cette surveillance incluait l'heure du goûter.
La demande fut rejetée.

